Police « On ne peut pas sortir indemne de ce métier… » Quelles solutions pour endiguer la vague de suicides de policiers ?

SANTE PSYCHOLOGIQUE Depuis le début de l’année, dix policiers et un gendarme se sont donné la mort malgré les dispositifs de prévention existants

Thibaut Chevillard
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Police nationale (illustration)
Police nationale (illustration) — © Mathieu Pattier/SIPA
  • Depuis le début de l’année, dix policiers et un gendarme ont mis fin à leurs jours. En moyenne, il est recensé entre 30 et 40 suicides par an.
  • Les ministres de l’Intérieur successifs ont tour à tour pris des mesures pour tenter d’endiguer le phénomène. Sans réussir véritablement à y parvenir.
  • Christophe Girard, vice-président de l’association Pep’s, explique que « la cause principale du mal-être des policiers est un syndrome de stress post-traumatique » lié aux interventions difficiles et au rythme de travail éprouvant des agents.
  • Grégory Joron, secrétaire général du syndicat Unité SGP Police-FO, plaide pour la mise en place d’une « culture de la prévention » afin de déceler au plus tôt les agents en mal-être.

Un début d’année particulièrement noir pour la police. Jeudi, un agent administratif du commissariat de Rennes, âgé de 35 ans, s’est suicidé en se jetant du toit de l’immeuble. Quelques jours plus tôt, c’est un  jeune fonctionnaire de la BST de Marseille qui s’est donné la mort avec son arme de service. Depuis le 1er janvier, dix policiers et un gendarme se sont suicidés. « Les mois de janvier ont toujours été compliqués. Mais là, on est sur le double de la moyenne habituelle. C’est super inquiétant », explique à 20 Minutes Grégory Joron, secrétaire général du syndicat Unité SGP Police-FO. En moyenne, entre 30 et 40 suicides sont recensés chaque année. L’année 2019 avait marqué un record avec 50 suicides dans la  police. « On est sur la même base niveau chiffres », s’alarme le syndicaliste.

Comment expliquer cette vague de suicides au sein de cette institution ? « En 2021, nous avons reçu 6.000 appels de collègues », nous explique Christophe Girard, vice-président de l’association Pep’s, une association d’entraide entre policiers. « La cause principale du mal-être des policiers, poursuit-il, c’est un syndrome de stress post-traumatique, que cela soit par accumulation ou identification. Les policiers voient le côté le plus noir de la société, le plus violent, tout au long de leur carrière. On ne peut pas sortir indemne de ce métier, il a un véritable impact sur les humains que nous sommes. » Grégory Joron pointe pour sa part le rythme de travail des agents – les fameux « cycles horaires » – et le  management « très brutal, archaïque, vertical » dans la police.

39 % des agents en détresse psychique

Selon le baromètre de la Mutuelle des forces de sécurité (MGP), publié en juin 2021, 24 % des 6.000 policiers interrogés ont reconnu  avoir eu des pensées suicidaires ou entendu leurs collègues évoquer des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois. Par ailleurs, 39 % des agents seraient en détresse psychique selon cette étude. Au cours des 25 dernières années, plus de 1.100 policiers se sont suicidés, soit 44 suicides par an en moyenne. Le taux de suicide au sein de la profession est supérieur de près de 50 % à celui de la population française.

Les dispositifs pour venir en aide aux policiers qui se sentent mal sont pourtant déjà nombreux. En 2019, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a mis en place un numéro unique d’appel permettant aux fonctionnaires d’avoir un accès anonyme, confidentiel et gratuit à des psychologues. Son prédécesseur, Gérard Collomb, avait présenté une salve de mesures destinées à stopper cette sinistre épidémie qui frappe également les gendarmes. Avant lui, Bernard Cazeneuve avait également tenté de saisir le sujet à bras-le-corps en lançant, en 2014, un plan comprenant 23 mesures.

Pas assez de psychologues

« Mais on est davantage dans la réaction alors qu’il faudrait mettre en place une culture de la prévention », remarque Grégory Joron. Et ce dernier de souligner : « Il y a 70 médecins de prévention pour toute la police nationale, 100 psychologues opérationnels pour 155.000 agents. Alors qu’il faudrait rendre, selon moi, systématique et obligatoire un rendez-vous avec un psychologue pour faire le point avec l’agent, et potentiellement détecter les personnels en souffrance. Mais nous sommes à des années-lumière de pouvoir le faire. »

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a annoncé devant le Sénat le recrutement d'« une vingtaine de psychologues dans les endroits les plus difficiles de la police nationale » pour prévenir les suicides parmi les policiers. « Au total, il y en aura donc 122. On est très loin du compte pour avoir une culture de la prévention », note Grégory Joron.

Sensibiliser les apprentis policiers

Le directeur général de la police, Frédéric Veaux, a annoncé, le 21 janvier dernier, le renforcement du dispositif « Sentinelles », lancé en 2021. Une quarantaine d’agents ont déjà été formés à repérer et orienter leurs collègues en situation de détresse. L’objectif, en 2022, est d’en former 2.000 de plus. Les responsables de l’association Pep’s lui ont présenté « le protocole Six’C ». Il s’agit d’un « protocole de premier secours psychologique d’urgence qui permet de nous préparer à une intervention, de faire attention aux uns et aux autres au cours de celle-ci, puis de faire un débriefing de manière spécifique », indique Christophe Girard. Ce protocole, dit-il, « va être expertisé par des médecins du ministère de l’Intérieur ». « S’ils sont d’accord, tous les policiers seront formés. »

Les membres de cette association, composée de 26 bénévoles, souhaitent également « pouvoir intervenir en écoles de police ». L’objectif, fait valoir son vice-président, est de « sensibiliser les élèves au fait que ce métier n’est pas anodin et qu’il est important de se réserver un espace de parole tout au long de sa carrière, de prendre soin de soi et de veiller sur ses collègues ».