Faux pass vaccinal : Ces trafics génèrent des « flux financiers de plusieurs dizaines de milliers d’euros »

INTERVIEW La police judiciaire parisienne est actuellement en charge d’une dizaine d’enquêtes concernant des trafics de faux pass sanitaires. Pour Denis Collas, sous-directeur des affaires économiques et financières à la PJ parisienne, cette délinquance n’est pas liée à des convictions mais crapuleuse

Propos recueillis par Caroline Politi
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Un contrôle de pass sanitaire (image d'illustration)
Un contrôle de pass sanitaire (image d'illustration) — WITT/SIPA
  • On estime à environ 300.000 le nombre de faux pass actuellement en circulation en France.
  • La PJ parisienne est en charge d’une dizaine d’enquêtes, elles concernent aussi bien du personnel soignant que des hackers qui agissent sur les réseaux sociaux.
  • Pour Denis Collas, sous-directeur des affaires économiques et financières à la PJ parisienne, si la délinquance faisant des faux pass sanitaires est crapuleuse, « il n’y a pas de profil type de clients. Certains sont des antivaccins convaincus, d’autres ont peur », d’autres ont tardé sur leur vaccination et ont besoin d’un pass rapidement.

Un véritable coup de filet. Mardi, quelque 62.000 faux pass sanitaires ont été exhumés au cours d’une  vaste enquête sur un trafic de pass illégaux entre Paris, Lyon et Poitiers. Au total, on estime à environ 300.000 le nombre de faux pass délivrés depuis l’instauration de cette mesure, l’été dernier. La PJ parisienne est en charge d’une dizaine de ces enquêtes. Qui se cachent derrière ces réseaux ? Comment fonctionnent-ils ? Interview avec Denis Collas, sous-directeur des affaires économiques et financières.

Quel est le point de départ de ces enquêtes ?

Il est extrêmement varié. Dans certains cas, les signalements émanent du personnel médical qui remarque le comportement suspect d’un des leurs. Ça a, par exemple, été le cas récemment dans un centre de vaccination parisien : des membres de l’encadrement ont eu des doutes sur les agissements d’une infirmière et l’ont fait remonter. Les investigations ont montré qu’elle  faisait semblant de vacciner certains patients. Les organismes de santé donnent également l’alerte. Par exemple, lorsque la CPAM remarque qu’un nombre anormalement élevé de certificats de vaccination est délivré par une seule et même personne. Il s’agit alors de vérifier si cette personne fait partie de la fraude ou au contraire, si elle est victime et que son compte a été piraté. Enfin, de manière très classique, l’enquête peut démarrer après qu’une personne a dénoncé des faits. Si les investigations concernent le personnel de santé, l’enquête sera confiée à la brigade de répression de la délinquance contre la personne, s’il s’agit plutôt d’investigations sur les réseaux sociaux, ce sera à la brigade de lutte contre la cybercriminalité.

Faites-vous également des enquêtes d’initiative ?

Oui, au sein de la brigade de lutte contre la cybercriminalité, il y a un groupe d’initiative qui enquête sous pseudonyme sur les réseaux sociaux. Mais d’une manière générale, on préfère partir de cas concrets. Sur les réseaux sociaux, il y a des dizaines de comptes qui proposent des faux pass, il n’y a malheureusement qu’à se pencher pour en voir. Mais certains se vantent de pouvoir le faire et n’en font pas, récupérant juste l’argent des candidats aux faux pass. Il y a plus de tri à faire dans les enquêtes d’initiative.

Quel est le profil de ceux qui se livrent à ce type d’escroqueries ?

Il n’y a pas un profil type. On retrouve des primo-délinquants comme des habitués qui vont y voir une opportunité. Certaines personnes, notamment ceux qui agissent sur les réseaux sociaux, sont déjà connues pour d’autres types d’escroqueries, comme les faux certificats d’assurance. La délinquance financière est, d’une manière générale, plus répandue qu’on ne le croit. Avec l’anonymisation, notamment sur Internet, la tentation est grande, certains ont l’impression que c’est moins grave ou que les peines sont moins lourdes. Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’une délinquance de conviction, liée notamment à une opposition au pass sanitaire et maintenant vaccinal. Dans toutes nos affaires, on est plutôt sur des mobiles crapuleux, l’opportunité d’augmenter ses revenus.

Peut-on parler de réseaux ?

Le médecin ou l’infirmier qui fait semblant de vacciner ne s’inscrit pas dans un réseau. Lui fonctionnera grâce au bouche-à-oreille, les antivaccins s’échangent les combines sur les réseaux sociaux. Mais le trafic de faux pass sur Internet est beaucoup plus organisé. On retrouve souvent le même schéma : à l’origine, il y a un hacker qui va pirater le compte d’un médecin ou d’un organisme de santé pour obtenir un accès au système. Il revend ensuite la technique pour exploiter la faille à un intermédiaire. Ce dernier s’entoure alors de quelques personnes pour entrer les données dans le système ou recruter les clients sur les réseaux. L’équipe peut être composée de cinq ou six personnes.

Ce trafic génère-t-il des flux financiers importants ?

C’est encore difficile d’évaluer précisément l’ampleur de ce trafic, mais oui, il est certain qu’il génère des flux financiers très importants, plusieurs dizaines de milliers d’euros. Un pass est vendu entre 100 et 500 euros et il ne coûte pas cher à produire, hormis le temps passé.

Enquêtez-vous également sur les clients ?

Pour démontrer l’infraction, on a souvent besoin de témoignages. Évidemment, quand il y a des centaines voire des milliers de personnes qui ont acheté des faux pass, on ne va entendre que quelques personnes. L’objectif est de comprendre comment fonctionne le réseau, comment ils sont entrés en contact avec eux. On remarque d’ailleurs qu’il n’y a pas de profil type de clients. Certains sont des antivaccins convaincus, d’autres ont peur, d’autres encore ont été un peu négligents et ont fait traîner leur vaccination et se retrouvent sans pass alors qu’ils doivent partir à l’étranger. Évidemment, le parquet peut décider de poursuivre ces personnes, mais nous, comme pour les stups d’ailleurs, on cherche avant tout le trafiquant, pas l’usager.

Comment explique-t-on l’ampleur de ce trafic alors qu’il n’a que quelques mois ?

Il y a toujours des « modes » dans les escroqueries, ce fut le cas pour celle à la taxe carbone ou aux panneaux photovoltaïques. En ce moment, on parle beaucoup du compte formation (CPF). Avec le Covid-19, c’est exactement la même chose. Il y a eu les escroqueries au chômage partiel. Au tout début de la vaccination, nous étions saisis pour des dossiers de personnes se faisant vacciner alors qu’elles n’en avaient pas encore le droit. Les escroqueries évoluent parce que les organismes renforcent leur sécurité ou tout simplement parce qu’elles ne sont plus d’actualité.