Le CBD, cette machine « à fantasmes » et aux « amalgames » qui « cristallise les tensions »

DROGUE le Conseil d’Etat a levé l’interdiction de vente des produits dérivés du CBD et, depuis, chacun y va de son avis

Jean-Loup Delmas
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Le CBD thérapeutique
Le CBD thérapeutique — Ludovic MARIN / AFP
  • Lundi, le Conseil d’Etat a levé l’interdiction de vente des produits dérivés du CBD.
  • Il n’en fallait pas plus pour remettre des pièces dans la machine à polémique. Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin s’est notamment exprimé ce mardi matin pour dénoncer une décision qu’il « regrette ».
  • Le CBD cristallise les tensions et il semblerait que chaque Français ait un avis sur la question... souvent plus moralisateur que politique ou sanitaire.

Le CBD, c’est comme  la sélection de Karim Benzema en équipe de France : beaucoup en ignorent les tenants et les aboutissants, mais beaucoup ont tout de même un avis dessus. Alors quand le Conseil d’Etat a, ce mardi, autorisé à nouveau la  vente des produits dérivés du CBD, c’est tous les Français qui se sont autorisés à commenter. Les langues se sont déliées et chacun a avancé sa petite idée. Mais pourquoi ? Tout simplement parce que « l’imaginaire de  la drogue est très présent en France, et encore plus avec  le cannabis : il renvoie à plus de fantasmes et d’idées préconçues que l’héroïne ou l’ecstasy par exemple », développe Henri Bergeron, directeur de recherche au CNRS et auteur de Sociologie de la drogue (La Découverte, 2009).

Contrairement aux drogues dures, le cannabis « est beaucoup plus inscrit dans le quotidien et la société, en plus de renvoyer à l’imaginaire de l’insécurité dans les quartiers difficiles », poursuit l’expert, interrogé par 20 Minutes. De fait, quand le sujet revient sur la table, difficile de ne pas voir gonfler la polémique.  Interrogé sur France Inter ce mardi matin, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin a lui-même sorti la sulfateuse assurante « regretter » le choix du  Conseil d’Etat. « De manière générale toutes les substances qui relèvent du cannabis, de la drogue, sont très mauvaises pour la santé. On n’a pas augmenté le prix du tabac à dix euros pour qu’on accepte la légalisation, la dépénalisation du cannabis », a-t-il lâché, sûrement lui-aussi imprégné par les fameux clichés.

« En France, la drogue a tout d’un positionnement partisan »

Et ce raisonnement « n’a rien de scientifique, mais tout d’un curseur politique, a fortiori dans une année électorale », dépeint Henri Bergeron. Pour le directeur de recherche, les partis politiques de droite ou qui lorgnent sur cet électorat –  tels que LREM pour la présidentielle –, n’ont aucun intérêt à jouer l’ouverture sur la drogue, alors que leur socle de votants y est farouchement opposé. « En France, la drogue a tout d’un positionnement partisan : on est soit pour, soit contre. Par convictions et non pas par argument sanitaire », conclut l’auteur.

Les Français auraient ainsi tendance à ignorer la littérature scientifique de plus en plus développée sur le cannabis et à miser sur la morale, mettant souvent la charrue avant la beuh, comme l’explique Zoë Dubus. « Les informations sur ses substances sont biaisées, note la doctorante en histoire contemporaine dont les recherches portent sur les politiques de santé en lien avec l’utilisation de psychotropes. Il y a un large focus sur des histoires singulières sordides, repris massivement par les médias ou les politiques, mais qui sont plus de l’ordre du fait divers que de l’usage réel par la population. » En conséquence, « la drogue fait parler tout le monde en France car elle relève de la morale, ce qui extrémise le débat et le pollue de considérations non-scientifiques ».

Requiem for a législation

La science est donc bel et bien la grande oubliée du débat épidermique. La faute, selon nos experts, à une législation qui repose, comme on l’a vu précédemment, sur une posture politique et morale, bien plus que scientifique. « Les Français se positionnent vis-à-vis de la loi actuelle, ce qui cristallise les tensions. Cette législation ne reposant sur aucun fondement sanitaire, on l’attaque ou on la défend sans appeler le scientifique. ça ne fait qu’appauvrir le débat », déplore Zoë Dubus. Et la doctorante de poursuivre : « Plus le temps passe, plus il y a de consensus scientifique sur l’usage thérapeutique de certaines drogues ou la non-dangerosité de certaines consommations. Mais revenir sur la législation,  ce serait admettre avoir fait fausse route pendant des années, ce qui est impossible. »

Nos deux experts le reconnaissent, la lecture scientifique à ce sujet, abondante, est complexe. Ce qui peut en décourager plus d'un et expliquer la tentation du jugement moralisateur, bien plus accessible et reposant. Zoë Dubus précise : « Des substances non autorisées sont sanitairement moins dangereuses que des substances légales, comme l’alcool ou le tabac. Par confort, beaucoup sont tentés de maintenir leur a priori afin de ne pas bousculer leurs fondamentaux. »

Il suffit de réécouter Gérald Darmanin pour s’en convaincre, rapporte Henri Bergeron : « Entre le CBD, le THC, le cannabis récréatif, il est facile de s’y perdre ou de tout mélanger. En parlant de dépénalisation du cannabis pour évoquer la vente de CBD, le ministre de l’Intérieur fait un amalgame et un contresens. Mais qui le remarquera ? »