Attentats du 13-Novembre : « C’est une connerie », reconnaît le médecin qui a publié la radio d’une victime du Bataclan

DEONTOLOGIE Le professeur Emmanuel Masmejean a diffusé la radio d’une jeune femme blessée lors des attaques du 13-Novembre sur un site de vente et d’achat de NFT. Le prix : 2.776,70 dollars

Thibaut Chevillard
Deux policiers devant le Bataclan, où 90 personnes ont trouvé la mort le 13 novembre 2015
Deux policiers devant le Bataclan, où 90 personnes ont trouvé la mort le 13 novembre 2015 — THOMAS SAMSON / POOL / AFP
  • Le professeur Emmanuel Masmejean, qui exerce comme chirurgien orthopédiste à l’hôpital européen Georges-Pompidou, a publié sur un site de vente et d’achat de NFT la radio du bras d’une victime des attentats du 13-Novembre.
  • Le médecin, qui avait un temps fixé un prix à ce cliché, assure aujourd’hui qu’il ne comptait pas le vendre. Il évoque une démarche davantage expérimentale que pécuniaire et se défend en affirmant que d’autres confrères font la même chose sur Instagram et Facebook.
  • Les associations de victimes des attentats de Paris et Saint-Denis ont dénoncé « un acte odieux » et pointé la « bêtise » de ce professionnel de santé qui a « oublié le code de déontologie ».
  • De son côté, le directeur général de l’AP-HP, Martin Hirsch, a indiqué qu’il allait saisir l’ordre des médecins et signaler les faits au procureur de la République sur la base de l’article 40 du Code pénal.

Contacté ce dimanche par téléphone, le professeur Emmanuel Masmejean le reconnaît du bout des lèvres. « C’est une connerie, si vous voulez me faire dire ça. C’est une erreur, ça c’est sûr. » Ce chirurgien orthopédiste, qui exerce à l’hôpital européen Georges-Pompidou de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), a suscité la polémique en publiant sur Internet le cliché radio d’une femme blessée lors des  attentats du 13-Novembre, sur laquelle on peut voir une balle de kalachnikov. Une démarche révélée par  Mediapart, qui n’est au goût ni des associations des victimes de ces attaques, ni de son employeur, l’AP-HP, et que le médecin a d’ailleurs un peu de mal à justifier clairement.

Intitulée par le chirurgien « Bataclan terrorist attack – November 13, 2015 – Paris, France », cette radio a été postée sur le site Opensea qui se présente comme « le premier et le plus grand marché numérique au monde pour les objets de collection cryptographiques et les jetons non fongibles [NFT] ». Leur devise : « Achetez, vendez et découvrez des articles numériques exclusifs. » Pourtant, le professeur Masmejean nous assure qu’il ne souhaitait « pas vendre » cette image. Sa démarche serait du « proof of concept » – "preuve de concept" – et aurait simplement pour objectif de montrer « qu’on peut mettre un document médical sur la blockchain ». « Je voulais la publier car je trouve intéressant de dire qu’il y a une traçabilité car sur Internet il n’y a pas de traçabilité ».

« Ce n’est pas une vente »

Il avait pourtant bien fixé un prix à cette radio qu’il a depuis retiré : 2.776,70 dollars… « Quand on met un post sur la blockchain, ça s’appelle une NFT. On paie, il y a un coût, et on peut proposer une valeur. Donc j’ai proposé une valeur, ce qui était une erreur. Mais ça ne veut pas dire que je la vends, ce n’est pas une vente, se défend-il. C’est le fonctionnement du site aussi qui demande si on veut mettre un prix. Mais ce n’est pas une vente. »

Sur le site Opensea, Emmanuel Masmejean explique être le propriétaire de cette radio. Elle a été prise, explique-t-il dans la description, sur une « jeune patiente, qui a perdu son petit ami dans cette attaque », et qui « avait une fracture ouverte de l’avant-bras gauche avec une balle restante de kalachnikov dans les tissus mous ». Ce médecin réputé assure avoir opéré quatre autres femmes blessées lors des attentats, parmi la vingtaine de patients dirigés le 13-Novembre vers l’hôpital Georges-Pompidou pour subir une intervention chirurgicale.

​​Membre de la Société française de chirurgie orthopédique et traumatologique, de la Société française de chirurgie de la main, de la Société française de traumatologie du sport ou encore de l’Académie nationale de chirurgie, le professeur Masmejean dit ne pas comprendre pourquoi la publication de cette radio suscite l’indignation. « Sur Instagram et sur Facebook, il y a des milliers de radios de l’Assistance publique, c’est tout ce que j’ai à dire. Il y en a des milliers, des photos de patients, des milliers. Tapez n’importe quel nom de médecin, de chirurgien spécialisé… Ce sont des milliers. Et quand on rédige une publication scientifique, on ne demande jamais l’avis à l’Assistance publique, on l’envoie à la revue et ça appartient à la revue. C’est ça qui est surréaliste. » Selon lui, le problème vient du fait que « 99 % de la population ne sait pas ce qu’est la blockchain. » « C’est ça le problème », avance-t-il.

« Un acte scandaleux », « d’une gravité exceptionnelle »

Dans un communiqué publié dimanche, l’association Life for Paris, qui regroupe 650 membres dont de nombreuses victimes des attentats, dénonce « la bêtise » et « la cupidité d’un "médecin" qui a visiblement oublié le code de déontologie et semble dépourvu de la jugeote comme de l’empathie la plus élémentaire ». Pour sa part, l’association 13 onze 15 fraternité-vérité « condamne fermement tout acte qui porte atteinte à la mémoire des victimes des attentats du 13 novembre 2015 ». Évoquant la publication de cette radio, l’association estime qu’il « s’agit là d’un acte odieux mais que nous savons isolé et non représentatif du travail des professionnels de santé de l’AP-HP en qui nous avons toute confiance ».


Contactée par 20 Minutes, l’AP-HP nous renvoie au message publié par son directeur général, Martin Hirsch, sur son compte Twitter. Ce dernier déplore « un acte scandaleux », « d’une gravité exceptionnelle », « contraire à la déontologie ». Il « met en cause le secret médical, va à l’encontre des valeurs de l’AP-HP et du service public ». Martin Hirsch indique que l’AP-HP va saisir le conseil de l’Ordre des médecins, effectuer un signalement au procureur de la République sur la base de l’article 40 du Code pénal, et « saisir les ministres qui disposent du pouvoir disciplinaire ».