Coronavirus : Le retour annoncé de la bamboche, pur concentré de bonheur pour les Français

FETE La fête collective s’apprête à faire son grand retour en France en février, de quoi rendre un peu de bonheur et de joie à la population

Jean-Loup Delmas
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La fête est bientôt de retour en France, et pourrait bien ramener le bonheur avec elle dans son bagage
La fête est bientôt de retour en France, et pourrait bien ramener le bonheur avec elle dans son bagage — Pixabay
  • Entre le 2 et le 16 février, les principaux lieux de fêtes et d’émulations collectives verront leurs restrictions sanitaires retirées.
  • L’occasion de retrouver la fête, la vraie, celle où on se perd dans la foule et où on partage des moments avec des inconnus.
  • Un plaisir hédoniste dont raffolent les Français, qui pourraient mettre un peu de peps à leur moral.

« Loin des conceptions métaphysiques ou philosophiques comme la réalisation de soi, qui est une vision du bonheur plus typique des pays de culture protestante, la France a un bonheur profondément hédoniste, basée sur les petits plaisirs », clame Gaël Brûlé, sociologue du bonheur et auteur de Petites mythologies du bonheur français (Dunod, 2020). Et ça tombe bien, la fiesta, la bamboche,  la fête - appelez bien ça comme vous voulez - s’apprête à faire son grand retour dans le pays à partir de février.

A la suite des annonces de Jean Castex jeudi sur l’allègement des mesures sanitaires, entre le 2 et le 16 du mois prochain,  les concerts debout seront réautorisés, les jauges dans les salles de spectacle abolies, on pourra à nouveau danser, boire debout au  bar et vider ce fameux mètre de shot de fin de soirée directement sur le comptoir, et les discothèques vont même réouvrir. Suffisant pour rendre les Français à nouveau heureux ?

Le bonheur n’a de sens que s’il est partagé

Il y a déjà l’aspect symbolique : si la fermeture des discothèques montrait un regain épidémique, leur réouverture est vue par les Français comme une accalmie sanitaire, « de quoi envisager l’avenir de manière plus optimiste », défend Jérémie Peltier, directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès et auteur de La fête est finie ? (éd. de l’Observatoire, 2021).

Il y aura surtout le plaisir de retrouver ces lieux pleins de vie, de joie et de monde. Bien sûr, dans l’absolu, Français et Françaises peuvent déjà boire, chanter et danser à foison dans leur appartement ou ceux de leurs amis. Mais « on n’agit pas de la même manière dans les lieux extérieurs. Il y a une mise en scène différente d’un soi social qui se produit dans un lieu public », rapporte Gaël Brulé.

Emporté par la foule

La fête, c’est la foule, et la foule, c’est vital, plaide le sociologue : « On est toujours en train de scénariser notre bonheur, par rapport à soi, à ceux qu’on connaît, mais aussi à ceux qu’on ne connaît pas. Le fait de pouvoir voir d’autres personnes étrangères avec qui on ne va pas interagir plus qu’avec un regard, reste très important – et sous-estimé. »

Et si quelques paires d’yeux extérieurs nous font nous comporter différemment, à plus haute intensité, la foule nous offre un luxe rare : s’effacer. « La foule permet de disparaître, de faire partie d’un tout, avec un sentiment d’appartenance à un collectif et d’union », rajoute l’expert. C’est pourquoi vous vous lâchez plus lors d’un pogo avec 1.000 personnes dans une fosse que dans les 25 mètres carrés de la soirée karaoké de votre pote Thomas.

Rencontre du troisième type

Voilà ce qu’apportent les bars dansants, les concerts et les boîtes de nuit, au-delà de la douleur de payer son mojito à 10 euros : un public inconnu au bataillon pour chacun. Et ça, ça fait du bien. Selon le sociologue du bonheur, notre peuple de joyeux gaulois a tendance à surinvestir les liens forts, autrement dit les contacts vraiment proches comme la famille, les amis ou nos collègues de travail les plus intimes, et à sous-investir les liens faibles : le voisin de palier, les amis des amis, le collègue de la compta croisé à la machine à café. « Ce sont ces liens faibles que la crise nous a fait perdre », déplore l’expert.

Dans nos vies toujours plus tournées vers notre cercle proche de contacts, « les lieux collectifs offrent un des rares moments pour rencontrer des personnes différentes, qui vont vous sortir de votre bulle sociale et familiale », abonde Jérémie Peltier.

La fête aura-t-elle vraiment lieu ?

De belles promesses de bonheur à croquer jusqu’à s’en péter les molaires pour la France. Mais ces effusions collectives de joie verront-elles vraiment le jour ? Après deux ans à se restreindre, à se priver, à limiter ses contacts, serons-nous vraiment à l’aise au moment de grimper sur une table avec trois grammes et demi dans le sang pour lancer un Freed from desire de derrière les fagots ? (Toute ressemblance avec une situation vécue par l’auteur de l’article serait évidemment fortuite).

« Il y a eu trop d’espoirs douchés, craint Gaël Brulé. C’est un mélange aujourd’hui entre optimiste d’une part, et méfiance et fatalisme d’autre part. » Plus déprimant encore, Jérôme Peltier rappelle de son côté que la fête n’a pas attendu le coronavirus pour se conjuguer de moins en moins au pluriel, loin des liesses d’autrefois : « De nouvelles attitudes plus individualistes et moins collectives s’étaient déjà développées avant l’épidémie. La fête à la maison a de beaux jours devant elle par rapport à la fête en boîte de nuit par exemple, lieu qui ne retrouvera sans doute jamais son public d’antan du fait d’une population plus sédentaire qu’avant. »

Il rappelle la disparition progressive des bistrots, passés de 200.000 dans les années 1960 à 40.000 aujourd’hui, et des boîtes de nuit, de 4.000 en 1970 à 1.600 avant  le coronavirus​. L’occasion le 16 février, lorsque la bamboche sera de nouveau admise dans le pays, de lever un dernier verre aux soirées d’antan, avant qu’elles ne disparaissent totalement dans l’oubli.