Crucifix, tableaux ou statuettes… Comment les enquêteurs retrouvent-ils les objets volés dans les églises ?

CRIMINALITE Les enquêteurs de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels traquent les voleurs qui ciblent les églises, à la recherche d’objets précieux ou anciens

Thibaut Chevillard
— 
Plusieurs objets volés dans des églises de Seine-et-Marne ont été retrouvés et rendus à leurs propriétaires
Plusieurs objets volés dans des églises de Seine-et-Marne ont été retrouvés et rendus à leurs propriétaires — Gendarmerie de Seine-et-Marne
  • Récemment, des voleurs ont ciblé des églises en Seine-Saint-Denis ou dans la Vienne. En 2019, 220 vols ont été répertoriés dans les lieux de culte par les autorités, contre 348 en 2007.
  • Les enquêteurs de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels aident les services locaux à retrouver les auteurs de ces vols.
  • Pour cela, ils peuvent s’appuyer sur le minutieux travail d’inventaire réalisé dans chaque département par les conservateurs des antiquités et objets d’art.

Le vol s’est produit en plein week-end, dans la nuit de samedi à dimanche. Début janvier, des malfaiteurs ont escaladé le mur situé à l’arrière de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, à Romainville, en  Seine-Saint-Denis. Ils ont ensuite arraché le grillage protégeant la fenêtre des toilettes, cassé une vitre avant de rentrer dans l’édifice religieux. A l’intérieur, ils ont fouillé les moindres recoins et forcé la porte de la sacristie. Ils ont fait main basse sur l’argent déposé par les fidèles qui se trouvait dans les troncs, mais aussi sur deux calices, trois ciboires, une coupelle, un crucifix posé sur un socle en métal noble et vermeil doré, ainsi que du matériel sono. Dans le même temps, des faits similaires ont eu lieu dans une autre église, à Bondy (Seine-Saint-Denis).  Deux enquêtes ont été ouvertes, a annoncé le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin.

La Seine-Saint-Denis n’est pas le seul département touché. Depuis quelques semaines, une quinzaine de vols ont été constatés dans les églises de la Vienne et des départements limitrophes. Néanmoins, en quinze ans, les vols commis dans ces lieux de culte ont nettement diminué. Les autorités en ont recensé 220 en 2019 (88 de plus qu’en 2020, année marquée par le confinement) contre 348 en 2007. « Mais on peut avoir ici ou là des phénomènes sporadiques, avec notamment des individus isolés commettant des faits sériels sur une zone plus ou moins importante, plusieurs départements ou régions, et qui sont à l’origine des augmentations qu’on peut observer. Alors qu’il y a quinze ou vingt ans, il s’agissait davantage d’équipes organisées », nous explique le colonel Didier Berger, chef de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels.

« Il n’y a pas toujours de caméra ou de surveillance humaine »

Ce service atypique, dépendant de la police judiciaire mais commandé depuis 2003 par un officier de  gendarmerie, compte une petite trentaine d’enquêteurs, policiers et gendarmes, chargés d’aider les services locaux à remonter la trace de ces voleurs et à retrouver leur butin. « Il s’agit de lieux qui sont ouverts au public, avec des horaires d’ouverture assez larges. Il n’y a pas toujours de caméra ou de surveillance humaine dans la journée », détaille le colonel Didier Berger. En outre, la disparition d’objet est parfois constatée plusieurs jours, voire plusieurs semaines après le vol. « Cela réduit les chances de trouver des témoignages ou des éléments de preuves qui permettent l’identification d’un auteur. Un inventaire régulier permet de détecter un vol et ensuite déposer plainte. »

Les enquêteurs peuvent s’appuyer sur le minutieux travail d’inventaire réalisé dans chaque département, depuis 1908, par les conservateurs des antiquités et objets d’art. En effet, « la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Eglises et de l’Etat fait tomber dans le domaine public les églises du culte catholique et les objets qui s’y trouvent, lorsqu’ils lui sont antérieurs », nous explique la conservatrice des antiquités et objets d’art pour la Seine-Maritime. Elle précise que « les objets ou les édifices fabriqués, acquis ou construits après 1905 peuvent avoir des statuts différents en fonction de leur commanditaire ».

Des objets inventoriés

Cet inventaire rigoureux permet aux communes d’avoir « la liste complète des objets qui sont leur propriété afin qu’elles puissent les assurer et pallier tous risques de vandalisme ou de vol, comme pour n’importe quel autre objet », poursuit ​​cette spécialiste. Il peut s’agir de « mobiliers en bois de type autel, de tableaux, de statuaires, d’ornements liturgiques, de vases sacrés », énumère-t-elle. Ces objets, dont certains sont classés ou inscrits au titre des monuments historiques, sont mesurés, photographiés puis répertoriés dans un fichier. « Ce sont des éléments, souligne la conservatrice, qui permettront de les retrouver plus facilement parmi d’autres si un jour ils sont volés et retrouvés. »

Les photos des objets dérobés alimentent ensuite les bases de données de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels, qui contiennent les informations les plus récentes sur les œuvres d’art volées dans le monde. Elle permet notamment de vérifier si un objet retrouvé se trouve parmi ceux déjà enregistrés. En mars dernier, les gendarmes de Meaux (Seine-et-Marne) ont mis la main sur 80 objets volés dans 26 églises françaises en Ile-de-France, en Normandie ou encore en Aquitaine. « Des vols surviennent régulièrement dans les églises en France, il est rare que nous récupérions les objets », confiait au site actu.fr Guillaume de Lisle, vicaire général du diocèse de Meaux.

Revendus sur Internet ou à des collectionneurs

Une partie de ces objets avaient été dérobés à l’église de Cocherel en Seine-et-Marne en novembre 2020. Très vite, un élu avait retrouvé la trace de certains d’entre eux sur un site de vente en ligne. L’auteur des vols a été interpellé trois jours plus tard, dans les Hauts-de-Seine. « Il s’agissait d’un homme qui travaillait dans le secteur informatique et qui, par désœuvrement et par opportunité, visitait des églises ouvertes et en profitaient pour voler », se rappelle le colonel Didier Berger. L’enquête a révélé qu’il revendait ces objets sur Internet ainsi qu’à deux brocanteurs.

Pour lutter contre les vols dans les églises, le ministre de l’Intérieur a annoncé une augmentation des « moyens qui permettent d’équiper notamment en vidéoprotection les lieux de culte ». « Aujourd’hui, c’est une enveloppe de 4 millions d’euros qui est donnée et notamment à l’Église catholique si elle le souhaite, et indépendamment de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat », ajoute-t-il. Cette enveloppe est financée par le secrétariat général du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation. Pour sa part, le colonel Didier Berger préconise l’utilisation d’une technologie de marquage chimique, à savoir un liquide laissant un identifiant unique et durable, dont la présence est invisible sauf sous une lumière noire ultraviolette.