Marseille : Le vol au château Borély est « vraisemblablement sur commande avec une filière de recel déjà établie »

INTERVIEW Après le vol des deux grands vases Médicis du château Borély, à Marseille, le colonel Didier Berger, chef de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels, explique à « 20 Minutes » les particularités de cette délinquance

Alexandre Vella
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Deux vases massifs du château Borély (en arrière-plan) à Marseille, ont été dérobés.
Deux vases massifs du château Borély (en arrière-plan) à Marseille, ont été dérobés. — Chris Hellier / Rex Fea/REX/SIPA
  • Fin décembre, deux vases massifs en bronze ornant l’entrée du château Borély à Marseille étaient dérobés.
  • «Le trafic des biens culturels est par essence de portée internationale», explique le colonel Didier Berger, chef de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels chargé de l'enquête.
  • «Tous les pays européens sont considérés comme des destinations potentielles de ce type d’objets [volés].» Les Etats-Unis ou le Royaume-Uni sont aussi à ajouter à la liste.

Fin décembre, deux grands vases en bronze de type Médicis étaient dérobés sur la terrasse du château Borély, à  Marseille. «   Vols sur commande », trafic « de portée internationale », « filières de recel », travail d’enquête… le colonel Didier Berger, chef de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC), revient pour 20 Minutes sur cette affaire et, plus largement, sur ce type de délinquance très particulière.

En savez-vous un peu plus au sujet des deux grands vases Médicis dérobés à Marseille ? Comment travaille OCBC pour ce type d’affaire ?

Les enquêteurs de l’Office ont pris contact avec le commissariat de police du secteur afin d’avoir plus de précisions sur l’état actuel des investigations et sur le mode opératoire utilisé. Des photos des objets dérobés ont été demandées afin que l’on puisse les intégrer dans la base de données Treima, créée en 1990 et qui recense les biens culturels volés en France. Les objets présentant une valeur vénale, artistique ou patrimoniale importante, sont ensuite intégrés à une base de données gérée par Interpol. Le trafic des biens culturels est par essence de portée internationale.
Ainsi, si des policiers, des gendarmes ou des douaniers, au cours d’une perquisition ou d’un contrôle administratif ou routier, découvrent des objets culturels d’origine suspecte, des rapprochements peuvent être effectués.

Dans ce type de criminalité, et dans le cas de ces très volumineux vases, les malfaiteurs agissent-ils plutôt sur commande ou de leur propre initiative ?

Dans le cas présent des grands vases Médicis volés sur Marseille, il s’agit vraisemblablement de vols prémédités au regard des moyens logistiques nécessaires pour la commission du vol. Ce vol d’objets lourds et massifs a certainement été commis après des repérages afin de passer à l’action en ne laissant aucune place à l’improvisation. Pour arracher les vases de leur socle, il faut des moyens de levage adaptés de manière à ne pas endommager ces objets au risque qu’ils perdent de la valeur. Ensuite, les auteurs doivent avoir la capacité de les transporter et de les stocker. L’ensemble de ces éléments laissent apparaître que nous sommes face à un acte relevant de la criminalité organisée de manière évidente. Il s’agit vraisemblablement d’objets volés sur commande avec une filière de recel déjà établie avec des ramifications à l’étranger.

Quels pourraient être les clients ?

Il peut s’agir de particuliers ou de sociétés attirés avant tout par l’esthétisme des objets et peu regardants sur leur origine, c’est malheureusement souvent le cas en matière de trafic de biens culturels ! Ces clients expriment un besoin et sont souvent de bonne foi, ils ne connaissent pas forcément l’origine douteuse des objets qui leur sont présentés par des individus qui blanchissent l’origine réelle des objets en évoquant des provenances fictives parfois avec de faux documents.

Combien pourraient valoir ces deux vases ?

C’est difficile de répondre. Cela dépend de nombreux facteurs tels que leur condition de fabrication, de la renommée de leur créateur, du matériau utilisé, de leur histoire, leur ancienneté, leur état de conservation…

Quels sont les principaux pays de destinations ?

Tous les pays européens sont considérés comme des destinations potentielles de ce type d’objets. En dehors de l’Union européenne, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, disposant d’un marché de l’art très actif, peuvent aussi apparaître en tant que destinations éventuelles de ces objets.

Ces vases sont en bronze et pèsent une centaine de kilos chacun. A 6,30 euros le kilo de bronze au détail, est-ce possible qu’ils soient revendus au poids pour être fondus ?

C’est une hypothèse qui devra être poursuivie par les enquêteurs. Là encore, cela demande des capacités logistiques importantes basées en France ou à l’étranger.

Quels sont les profils types de ce type de délinquance ?

Ces délinquants sont des individus aguerris disposant souvent d’antécédents judiciaires pour des faits de délinquance d’appropriation. On peut ponctuellement observer des faits commis par des ressortissants étrangers, qui peuvent venir spécialement sur le territoire commettre ce type de méfait avant de repartir avec leur butin.

C’est une délinquance de niche ?

Oui tout à fait. Ces faits pris isolément représentent souvent un faible préjudice financier, mais ont un fort retentissement auprès des populations locales et des élus. C’est pourquoi il est nécessaire d’avoir une vision exhaustive des faits sur l’ensemble du territoire national, afin de faire des rapprochements et de détecter les phénomènes commis par les mêmes auteurs. L’OCBC travaille en parfaite complémentarité avec les enquêteurs locaux afin d’apporter une expertise sur les filières de vols et d’élaborer ensemble la stratégie d’enquête la plus efficiente.

Combien d’objets sont volés chaque année en moyenne ?

Ces phénomènes sont assez aléatoires et fluctuants, il est donc difficile d’établir un suivi statistique sur ce type de faits précisément. Mais la centralisation des informations permet de détecter une augmentation du nombre de vols et d’identifier ainsi un phénomène sériel et d’envisager une montée en puissance des moyens et de créer, si besoin, des cellules d’enquête.

Le vol de biens culturels publics est un phénomène que l’office suit en liaison avec le service central de renseignement criminel de la gendarmerie. Nous échangeons régulièrement sur ces faits. D’ailleurs, nous avons pu détecter depuis plusieurs mois, des vols de statuts d’ornement ou appartenant à des monuments aux morts implantés dans des lieux isolés au sein de communes situées dans la région Grand-Est. Nous travaillons avec les services locaux de gendarmerie et de police sur ce sujet.