Coronavirus : Après deux ans d’épidémie, « la désinformation est entrée dans les familles », selon un expert

INTERVIEW Pour Sebastian Dieguez, chercheur en neurosciences, « le concept de désinformation et de complotisme est entré dans les familles, il déchire les amitiés, les groupes sociaux »

20 Minutes avec AFP
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Des manifestants antivax. Illustration.
Des manifestants antivax. Illustration. — F. Scheiber - Sipa

Théories du complot sur l’origine du virus, défiance envers les vaccins, remise en question des études scientifiques… L’épidémie de  coronavirus, apparue il y a deux ans jours pour jours, a mis en lumière l’ampleur du phénomène de  désinformation.

Pour Sebastian Dieguez, chercheur en neurosciences à l’Université de Fribourg (Suisse), coauteur du livre Le complotisme (Ed. Margada), interrogé par l’AFP, « ce que nous a montré cette pandémie, c’est aussi que la désinformation est un sujet à part entière ».

Quel bilan tirez-vous de ces deux ans de désinformation massive ?

Pour la première fois, on fait vraiment face à l’insuffisance du modèle strictement informatif. C’est quelque chose qu’on savait déjà pour le climat : il ne suffit pas de donner les faits ou de communiquer la science pour créer l’adhésion ou même faire comprendre ce qui se passe. Avec le Covid, c’est devenu évident. Au début, personne ne savait rien et donc la science s’est progressivement et rapidement constituée, avec des incertitudes et hésitations.

Parallèlement, les gens constituaient leur propre registre de savoir, parfois autour de la désinformation sur les réseaux ou du bouche-à-oreille, parfois autour de pure invention, de schémas que les gens ont eux-mêmes dans leur tête sur ce que c’est la maladie. Ce que nous a montré cette pandémie, c’est aussi que la désinformation est un sujet à part entière : ce n’est pas juste un obstacle, un truc un peu pénible qui vient s’opposer à l’information. La désinformation se fabrique jour après jour, elle est rapide et opportuniste, elle relève plus de l’idéologie que de la crédulité.

C’est quelque chose de dynamique, d’actif, dans lequel des gens s’investissent. On le savait déjà plus ou moins, mais on ne l’avait jamais reçu comme ça en pleine face, en direct. C’est un point très important, qui devrait orienter les démarches des scientifiques, chercheurs, autorités, journalistes : ne plus prendre cela comme de simples bêtises mais comme de véritables projets de nature politique.

Il faut bien sûr corriger les fausses informations mais il faut comprendre qu’il y a une frange de consommateurs de désinformation qui y adhèrent non pas en dépit du fait qu’elles sont fausses, mais précisément parce qu’elles sont fausses, niées par les autorités, rejetées, stigmatisées. Cela les rend attrayantes. Ce n’est donc pas des gens qu’on va récupérer en transmettant les bonnes informations. Ils anticipent le fait d’être traités de naïfs ou de complotistes. Autre leçon de la pandémie : ils ne sont pas totalement isolés ou un petit groupe de farfelus.

Justement, quel est l’impact sur la société ?

Ceux qui adhèrent activement ont une action sur le monde réel. Ils peuvent influencer les décisions : les autorités vont essayer de ne pas froisser, de peur des réactions, des manifestations etc. Cela va rendre timorés les décideurs politiques, surtout en période d’élection. La désinformation a plusieurs effets : elle induit en erreur mais elle va aussi altérer un environnement intellectuel général et avoir un impact sur ce qui va être dit, à cause de la pression d’une frange très minoritaire mais très bruyante.

On a l’impression – même si c’est difficile à prouver – qu’on a adapté la lutte contre le virus à la susceptibilité de certains, par exemple avec les campagnes de vaccination, ce qui a agacé beaucoup de chercheurs. C’est vrai aussi dans les conversations quotidiennes : les gens ne veulent plus parler du virus parce qu’on sait que tel ou tel n’est pas d’accord et qu’on va « s’engueuler ».

Les gens se retrouvent obligés de choisir un camp. Le concept de désinformation et de complotisme est entré dans les familles, il déchire les amitiés, les groupes sociaux. Il y a une polarisation, une extrémisation. « Comment puis-je convaincre ma cousine d’arrêter de regarder ces vidéos ? » ou « ma mère a perdu totalement contact avec la réalité » : c’est ça aussi la préoccupation des gens. Ils ont moins peur du virus que de ce que leur environnement social est devenu. Il y a un besoin de réparation sur les ravages de la désinformation.

Est-on aujourd’hui mieux armé pour la combattre ?

Malheureusement non. Mais on a peut-être une première leçon : si on veut faire passer la science, il ne faut pas oublier les sciences humaines (comme la psychologie sociale). Il faut savoir comment les gens se comportent, comment marche cette désinformation, comment elle circule. Et le faire main dans la main avec les épidémiologistes, les climatologues, qui n’arrivent pas à faire passer leur message.

La désinformation exploite tous les nouveaux moyens de communication, Internet, les réseaux sociaux… Mais ce sont des choses qu’on peut reprendre en main, pour l’information. Il y a aussi le « fact-checking », et le journalisme en général, mais aussi la législation qui doit s’adapter : est-ce qu’on censure ou pas (la désinformation qui circule les réseaux sociaux) ? Et ne pas se contenter de commissions ou de rapports par-ci par-là.