Présidentielle 2022 : Faut-il deux ans pour former un médecin réanimateur, comme l'affirme Valérie Pécresse?

FAKE OFF Une affirmation de la candidate LR à la présidentielle de 2022 sur la durée de formation des médecins réanimateurs est loin d'être passée inaperçue au sein de la profession

Alexis Orsini
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Valérie Pécresse, le 4 janvier 2022 (illustration).
Valérie Pécresse, le 4 janvier 2022 (illustration). — JEANNE ACCORSINI/SIPA
  • Invitée de RTL lundi 3 janvier 2022, Valérie Pécresse a affirmé : « Former un médecin, oui, ça prend entre 8 et 10 ans. Mais former un réanimateur aujourd'hui [...] ça peut prendre un ou deux ans. »
  • Une solution viable, selon elle, en « [prenant] des médecins qui sont déjà hospitaliers et [en les qualifiant] pour être en réanimation. »
  • Plusieurs collectifs professionnels rappellent à 20 Minutes que les deux formations principales de médecin réanimateur prennent aujourd'hui 11 ans. L'équipe de Valérie Pécresse, elle, précise les contours de sa solution, visant à pallier l'urgence hospitalière due à l'épidémie de Covid-19.

Combien de temps faut-il pour former des réanimateurs, si cruciaux dans les hôpitaux, comme le rappelle cruellement l’épidémie de Covid-19 ? La question s’est posée sur RTL, lundi 3 janvier, lors d’une interview de  Valérie Pécresse.

La candidate Les Républicains (LR) à l'élection présidentielle de 2022 y a affirmé (à partir de 5’15 du replay ci-dessous) vouloir compter, au cours de son éventuel mandat, sur « 25.000 soignants recrutés […] spécifiquement pour l’hôpital, 25.000 nouveaux soignants formés. »

A la journaliste qui soulignait en retour qu’il fallait « entre 10 et 15 ans pour former des médecins, des réanimateurs, des anesthésistes », Valérie Pécresse s’est montrée formelle : « C’est totalement inexact. Former un médecin, oui, ça prend entre 8 et 10 ans. Mais former un réanimateur aujourd’hui […], ça peut prendre un ou deux ans. »

Et, en réponse à un autre journaliste, indiquant que cela prend plutôt « cinq ans », Valérie Pécresse indiquait alors sa solution : « On peut prendre des médecins qui sont déjà hospitaliers et les qualifier pour être en réanimation. »

FAKE OFF

Jointe par 20 Minutes, Anne Geffroy-Vernet, présidente du Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs élargi (Snphar-e), indique qu'« autrefois, et dans des circonstances extrêmement particulières, pour des médecins qui avaient une spécialité proche de la réanimation, comme la cardiologie ou la pneumologie, il était possible de se former à la réanimation en un ou deux ans ».

« Mais avec la réforme du 3e cycle, entrée en vigueur en 2017, ce dispositif a été abandonné », ajoute-t-elle. Marc Leone, secrétaire général adjoint de la Société française d’anesthésie et de réanimation, abonde auprès de 20 Minutes : « Les études de médecine durent 6 ans, puis vient l’examen des épreuves classantes nationales (ECN) et là, selon son classement, on choisit sa ville et sa spécialité. »

« Pour faire de la réanimation, il y a deux parcours possibles équivalents : l’anesthésie-réanimation, où l’on va développer une compétence en anesthésie opératoire et en réanimation pour les soins critiques, et la médecine intensive réanimation (MIR), qui donne accès à la réanimation. Les deux durées d’études sur ce 3e cycle sont de 5 ans, avec un minimum de 2 ans passés en réanimation, soit 11 ans au total pour former un réanimateur avec les exigences que l’on peut attendre aujourd’hui. »

Une formation pour les spécialistes à l’activité moindre en raison des déprogrammations

De son côté, l’équipe de Valérie Pécresse indique à 20 Minutes que, « dans sa déclaration, [la candidate] faisait évidemment référence à la situation exceptionnelle de crise que notre système connaît depuis de longs mois et au fait que, deux ans après, nous en sommes toujours au même point en matière de réanimation, dans l’impréparation et sans soutien réel apporté aux équipes. »

« Comme le rappelle le Conseil national professionnel d’anesthésie réanimation, dans son guide d'aide à la mise en place d’une réanimation éphémère, en cas "d’afflux qui dépasse les capacités de soins, il faut soigner autrement, différemment des pratiques habituelles" », poursuit l’équipe de la candidate.

« Valérie Pécresse faisait en l’espèce référence notamment aux médecins qui avaient une activité moindre du fait des déprogrammations, en particulier les anesthésistes, dont le diplôme est encore une spécialité d’anesthésie-réanimation », souligne-t-elle, ces derniers pouvant « soutenir les équipes » après formation pour faire face à « un nouvel afflux massif de patients en réanimation ».

« Il aurait pu être proposé à ce public ciblé une formation adaptée aux circonstances que nous vivons, construite avec les sociétés savantes et les professionnels. Il s’agirait alors de faire un état des lieux dans chaque établissement hospitalier des praticiens hospitaliers ayant eu une expérience de réanimation et/ou travaillant dans des disciplines faisant fréquemment appel à la réanimation », conclut l’équipe de Valérie Pécresse.

« Ce n’est pas une solution viable »

Reste que, pour les professionnels de la réanimation, ce genre de scénario pose un autre problème concret, comme l’explique à 20 Minutes Julien Pottecher, président du Collège national des enseignants d’anesthésie et de réanimation (Cnear) : « Les médecins d’autres services, comme les cardiologues, n’attendent pas qu’on ait besoin d’eux dans leur bureau, ils exercent une spécialité pour laquelle ils sont formés. Ils ne représentent pas une masse de médecins potentiels, ils sont vitaux là où ils sont. »

« Si c’est fait pour une crise extrêmement ponctuelle, on peut comprendre que, pendant 15 jours ou 3 semaines, on puisse puiser chez ces médecins, mais ce n’est pas une solution viable, et c’est impossible dans le cadre de la crise du Covid-19 qui dure depuis deux ans », estime-t-il.

329 postes de médecins réanimateurs sont aujourd’hui vacants, comme l’expliquaient plus de cent professionnels dans une tribune au Figaro le 31 janvier 2021 en plaidant pour une augmentation « durable » du nombre de médecins formés à la réanimation. Selon un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) en date de juillet 2021  révélé par Le Monde, « dès 2021, et ce jusqu’en 2030, les inspecteurs estiment nécessaire d’ouvrir "a minima" 40 postes supplémentaires d’internes par an, répartis dans les deux spécialités de médecine intensive et réanimation et d’anesthésie-réanimation ».

La solution : un appel aux anesthésistes-réanimateurs actuellement en intérim ?

Et Anne Geffroy-Vernet de conclure : « La réanimation est un métier extrêmement particulier, extrêmement technique, où les relations avec la mort sont prégnantes, surtout en temps de Covid-19, ce n’est pas quelque chose qui s’improvise. La vraie solution, ce serait de faire appel aux anesthésistes-réanimateurs qui font de l’intérim et travaillent pour beaucoup entre l’hôpital public et les cliniques, en assurant des remplacements. »

« Quand on discute avec eux, ils expliquent qu’ils ont choisi cette option car ils aiment l’hôpital public et qu’ils y ont travaillé, mais que les conditions se sont tellement délitées, avec la rémunération insuffisante et les mauvaises conditions de travail, que ce n’est plus possible. Il faut donc rendre ces professions plus attractives de nouveau », estime la présidente du Snphar-e.