Coronavirus : Pourquoi il est difficile de qualifier Robert Malone d'« inventeur des vaccins à ARN »

FAKE OFF Le scientifique américain, qui exprime son opposition à la vaccination des enfants avec les vaccins à ARN messager, a bien contribué aux recherches sur cette technologie, mais ses travaux s’inscrivent dans une lignée scientifique

20 Minutes Fake off
— 
Robert Malone, photographié en juillet 2020. Jeune chercheur, il a contribué à l'avancée de la recherche sur l'ARN messager.
Robert Malone, photographié en juillet 2020. Jeune chercheur, il a contribué à l'avancée de la recherche sur l'ARN messager. — Steve Helber/AP/SIPA
  • Robert Malone, un chercheur américain, a exprimé son opposition à la vaccination des enfants avec les vaccins à ARN messager contre le Covid-19.
  • Ses propos sont très relayés, notamment parce qu’il est présenté, et se présente lui-même, comme un « créateur » ou un « inventeur » de ces vaccins.
  • Si Robert Malone, alors jeune chercheur, a ouvert la voie à la fin des années 1980 aux développements de technologies utilisant l’ARN messager, ses travaux s’inscrivent dans une lignée scientifique, et il a fallu d’autres recherches pour aboutir aux vaccins utilisés actuellement.

Robert Malone a-t-il « créé » la technologie utilisée dans les vaccins à ARN messager ? C’est ce qu’il  affirme lui-même dans un texte largement relayé sur la vaccination des enfants contre  le Covid-19. Dans ce document, publié le 11 décembre, le scientifique américain y soutient notamment que les protéines Spike sont « toxiques »,  une affirmation démentie par la recherche scientifique.

Le texte a pourtant été beaucoup partagé sur les réseaux sociaux, où Robert Malone est présenté comme « l’inventeur de l’ARN » ou bien comme « l’inventeur de la technologie ARNm ». Un exemple, ici, d’argument d’autorité.

FAKE OFF

Si Robert Malone a bien joué un rôle dans la connaissance de l’ARN messager, ses travaux s’inscrivent dans une lignée scientifique, comme le décrit le journaliste Fabrice Delaye dans son livre La Révolution de l’ARN Messager, vaccins et nouvelles thérapies *. Il est à ce titre difficile de le qualifier « d’inventeur des vaccins à ARN ».

« Ce sont des dizaines et des dizaines de chercheurs qui ont contribué » au développement des techniques d’utilisation de l’ARN messager, souligne auprès de 20 Minutes le journaliste scientifique. Avant Robert Malone et ses travaux à la fin des années 1980, il y a déjà près de trois décennies que des scientifiques se penchent sur cet ARN messager. En 1961, des chercheurs de l’Institut Pasteur  émettent l’hypothèse de l’ARN messager, puis, un an plus tard, des expériences viennent la confirmer. Si cette découverte est d’importance, c’est parce qu'« on tient alors la molécule qui fait le lien entre l’ADN et les protéines », rappelle Fabrice Delaye dans son ouvrage.

Amener de l’ARN messager dans les cellules

Lorsque Robert Malone commence ses travaux, les chercheurs tentent à l’époque de savoir comment amener de l’ARN messager dans des cellules pour produire des protéines. Quelques années auparavant, en 1978 en Grande-Bretagne, un chercheur utilise des liposomes, une vésicule avec des lipides, pour introduire de l’ARN messager dans ces cellules de souris.

Robert Malone, alors jeune chercheur au Salk Institute, va d’abord le faire in vitro. Il choisit lui de prendre un ARN messager de synthèse, une technique qui permet de reproduire plus facilement de l’ARN messager, ainsi que des lipides chargés positivement. La cellule de culture va produire ensuite des protéines. « Entre 1987 et 1990, Robert Malone a participé à des recherches qu’il a même un peu initiées sur la transfection, détaille Fabrice Delaye. La transfection est la technique qui permet de synthétiser un ARN qui va coder une certaine protéine. »

Des publications dans des revues prestigieuses

Cette avancée est décrite dans un article paru en 1989 dans la revue de référence Pnas et cosigné avec deux autres chercheurs. La même année, Robert Malone répète l’expérience, cette fois-ci avec des embryons de grenouilles. Il fera ensuite l’expérience avec des muscles de souris, ce qui fera l’objet  d'une parution dans la prestigieuse revenue Nature.

Ce passage réussi d’une expérience in vitro, d’une cellule de culture, à une expérience in vivo, dans un organisme, « est la contribution » de Robert Malone au développement de futures technologies utilisant l’ARN messager, développe Fabrice Delaye auprès de 20 Minutes.

Utiliser l’ARN messager comme un traitement ?

Robert Malone perçoit alors que l’ARN messager pourrait être utilisé comme un « traitement », rappelle Nature dans un article paru en septembre 2021. Une vision qui n’est pas une évidence à l’époque, où les recherches vont plutôt vers l’ADN et où l’ARN messager est perçu comme trop « instable » par les investisseurs. De plus, la fabrication à grande échelle d’ARN messager, nécessaire pour un traitement, est encore mal maîtrisée.

Finalement, Robert Malone va quitter à la fin des années 1980 le Salk Institute autour d’une histoire de brevet. Il continue ensuite la recherche, comme en atteste sa page Google scholar, mais se réoriente vers l’ADN et d’autres champs de recherche.

Plus de trente ans se sont écoulés entre la publication des travaux de Robert Malone et l’approbation des vaccins à ARN messager de Moderna et Pfizer/BioNTech pour lutter contre le Covid-19. Des décennies pendant lesquelles la recherche a encore progressé. Si les travaux de Robert Malone ont ouvert une porte, ce sont bien les essais développés par des « dizaines de chercheurs » qui ont abouti à la technologie utilisée actuellement pour vacciner.

* Paru le 29 septembre aux éditions Odile Jacob.