Naufrage de migrants dans la Manche : Pourquoi une plainte pour « homicide involontaire » a été déposée

ENQUÊTE Dans la nuit du 23 au 24 novembre, 27 migrants, dont deux mineurs, sont décédés dans la Manche après le naufrage de leur embarcation

Caroline Politi
Dans la nuit du 23 au 24 novembre, 27 migrants, dont deux mineurs, sont décédés dans la Manche après le naufrage de leur embarcation
Dans la nuit du 23 au 24 novembre, 27 migrants, dont deux mineurs, sont décédés dans la Manche après le naufrage de leur embarcation — SAMEER AL-DOUMY / AFP
  • Dans la nuit du 23 au 24 novembre, 27 migrants – 31 selon l'association Utopia 56 – sont décédés aux confins des eaux territoriales françaises et britanniques après le naufrage de leur embarcation.
  • Selon les deux rescapés, plusieurs appels aux secours ont été passés dans la nuit. Pourtant, les sauveteurs n'ont été dépêchés que le lendemain vers 14h.
  • Une information judiciaire a été ouverte vendredi au parquet de Paris.

Que s’est-il passé cette terrible nuit du 23 au 24 novembre au large des côtes de Dunkerque (Nord) ? Le naufrage qui a coûté la vie à 27 migrants, parmi lesquels deux mineurs, aurait-il pu être évité ? C’est tout l’objet d’une plainte déposée vendredi par l’association d’aide aux migrants Utopia 56 pour « homicide involontaire » et « omission de porter secours » à l’encontre du préfet maritime de la Manche, des sauveteurs du Cross, le centre régional de surveillance et de sauvetage et les gardes-côtes britanniques. « Notre objectif est de faire la lumière sur ce qu’il s’est réellement passé cette nuit-là, confie Me Emmanuel Daoud, l’avocat du collectif. Tout laisse à penser que les  premiers appels de détresse ont eu lieu entre 2 et 3h du matin, pourquoi les secours ont-ils été envoyés à 14h ? »

La plainte, que 20 Minutes a pu consulter, se fonde notamment sur les témoignages des deux seuls rescapés. Ces derniers ont confié au média kurde Rudaw avoir appelé, en vain, les secours à plusieurs reprises tout au long de la nuit. Selon leurs récits, trois heures après  être partis sur un bateau à moteur des environs de Dunkerque​ pour rejoindre l’Angleterre, le gonfleur droit du bateau a explosé et l’eau a commencé à s’infiltrer dans l’embarcation.

« Nous avons appelé la police française en disant "aidez-nous, notre pompe ne fonctionne plus" et ils ont dit "vous êtes dans les eaux britanniques", a notamment raconté l’un d’eux. Deux personnes appelaient, l’une les services français, l’autre les services de secours britanniques. » Des témoignages corroborés par des proches des victimes. La plainte évoque ainsi un message WhatsApp laissé par un homme décédé dans le naufrage qui expliquait à sa famille être dans les eaux territoriales de deux pays. « On ne sait pas qui va venir », leur confiait-il.

« Ils se moquent de nous »

Contactée, la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord, sans infirmer formellement ces témoignages, assure « qu’aucune situation inquiétante n’est laissée en suspens, quel que soit le secteur de provenance de l’appel, d’autant plus qu’il s’agit de vies humaines ». Au lendemain du drame, sa porte-parole avait expliqué à 20 Minutes que l'alerte n'a été donnée que vers 14h par un pêcheur ayant aperçu une dizaine de corps flottant dans une mer à 11 degrés. Un important dispositif, comprenant notamment deux hélicoptères et trois bateaux avait alors été immédiatement déployé. Bien trop tard, donc. « Les sauveteurs ont repêché 27 corps mais les témoignages des deux rescapés et de familles laissent penser qu’il y aurait en réalité 31 morts », précise un responsable de l’association Utopia 56.

Surtout, le collectif affirme avoir été confronté, trois jours auparavant, à une situation similaire. Le 20 novembre, vers 9h30 du matin, un bénévole a reçu sur le numéro d’urgence un appel d’un migrant se trouvant, avec 22 personnes, sur une embarcation dont le moteur est tombé en panne aux confins des eaux territoriales françaises et britanniques. Selon ses dires, malgré plusieurs appels, les services de secours des deux pays n’ont cessé de se renvoyer la balle.

« Monsieur, nous avons appelé tous les numéros, ils ne répondent pas. Personne ne veut nous répondre, ils se moquent de nous », assure, d’une voix inquiète, la victime au bénévole dans un message que 20 Minutes a pu écouter. Sept autres suivront. « J’appelle le 999 [numéro d’urgence britannique], ils me disent d’appeler celui des Français et si j’appelle celui des Français, ils me répondent d’appeler le Royaume-Uni », insiste-t-il. Finalement, les services de secours Français arriveront sur place en fin de matinée et tous les naufragés seront récupérés sains et saufs.

Une procédure de chaque côté de la Manche

« Le but de cette plainte n’est pas de caricaturer l’action des secours mais de comprendre ce qu’il s’est réellement passé, notamment pour que de tels drames ne se reproduisent plus », insiste Me Emmanuel Daoud. Et ce dernier de rappeler que le jour du drame, 106 personnes ont été sauvées en mer par les services français et 103 par leurs homologues britanniques. Au total, selon la préfecture maritime, ce sont près de 8.200 migrants qui ont été secourus, côté français, depuis le début de l’année 2021.

Vendredi, une information judiciaire, confiée à trois juges d’instruction, a été ouverte par le parquet de Paris. Selon une source judiciaire, les investigations portent sur trois volets : l’identification des victimes, les circonstances du naufrage et les réseaux de passeurs. En parallèle, des procédures ont été lancées en Grande-Bretagne par des familles de victimes, originaires du Kurdistan irakien. « Il s’agit davantage d’une procédure administrative, précise l’avocat de l’association. Nous utilisons chacun les moyens de nos pays qui nous semblent le plus appropriés pour faire la lumière sur ce drame. »