Euromillions : L'argent fait-il le bonheur des gagnants du gros lot ?

ARGENT CONTENT Devenir millionnaire du jour au lendemain peut déstabiliser les vainqueurs. Pour éviter qu’ils se détruisent, la FDJ met en place un suivi particulier

Xavier Regnier
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Les grilles de l'Euromillions, le début du bonheur ?
Les grilles de l'Euromillions, le début du bonheur ? — SYSPEO/SIPA
  • Un trentenaire originaire du Sud-Est a récemment validé un gain de 162 millions d’euros à l’Euromillions.
  • La FDJ met en place depuis plusieurs années un accompagnement individuel et collectif pour ses grands gagnants, afin d’éviter qu’ils se laissent détruire par cet argent.
  • Perte de repères, isolement, addictions, les risques sont nombreux pour des gagnants qui ne seraient pas assez matures émotionnellement, préviennent les psychologues interrogés par 20 Minutes.

EDIT du lundi 1er août 2022 : L'un des plus gros gains de l'histoire de la loterie américaine a été gagné vendredi dernier, soit plus de 1,33 milliard de dollars. Les chances de remporter cette somme n'étaient que de une sur près de 303 millions. A cette occasion, la rédaction de 20 Minutes vous propose à la relecture cet article qui revient sur les jackpots de la Française des jeux et explique si ces gros lots peuvent devenir un fardeau.

« Perte de repères », « addictions », « dépression », « solitude »… Ce ne sont pas les symptômes d’une nouvelle maladie, mais les effets secondaires possibles d’une victoire à l’Euromillions. Paradoxal, mais une étude publiée en 2010 affirmait déjà que « l’argent ne fait pas le bonheur » au-delà de 4.900 euros par mois.

20 Minutes a donc voulu savoir : que se passe-t-il dans la tête d’un gagnant, comme ce Niçois qui a remporté le jackpot de 162 millions d’euros ? Et comment rester bien dans sa tête avec cette nouvelle fortune ? Eléments de réponse pour éviter la malédiction du magot.

Surmonter le choc

Jouer, c’est s’exposer au risque de gagner, et même l’espérer. Mais quand cela arrive, il peut y avoir « un choc émotionnel », prévient le psychologue clinicien spécialiste des émotions Robert Zuili, qui parle d'« un état de sidération, comme si on éteignait toutes les lumières d’un coup. Il faut alors les rallumer. » C’est là que le service Grands Gagnants de la FDJ entre en jeu.

« On a d’abord un entretien par téléphone, qui est un temps d’écoute et d’échange, de partage privilégié », détaille Isabelle Cesari, responsable Relation Gagnant à la FDJ. A partir d’un gain d’un million d’euros, soit 200 personnes chaque année en France, le gagnant est reçu en personne au siège de la FDJ, à Boulogne-Billancourt, et se voit proposer immédiatement un accompagnement individuel, en plus de la célébration de son gain.

Car il vaut mieux être accompagné pour sortir de l’état de choc, et affronter une certaine peur de devoir assumer une telle richesse. « Dans le déni, certaines personnes peuvent mettre l’argent sur un compte et refuser d’en parler, voire d’y toucher », explique la psychologue addictologue Elsa Laurent. Et même si on parvient à « rationaliser le gain », autant d’argent qui vous tombe dans les poches provoque quoiqu’il arrive « un cataclysme émotionnel », appuie Robert Zuili. Selon lui, il serait « souhaitable d’avoir une maturité émotionnelle » pour gérer le choc, car « plus on est instable, plus les dégâts peuvent être profonds ».

« Gilet jaune » et riche, un renversement des valeurs

L’addictologue Elsa Laurent ne dit pas autre chose : « On peut tomber dans une addiction beaucoup plus rapidement du fait d’avoir les moyens ». Et, problème supplémentaire : certains pensent « ne plus avoir le droit de se plaindre » une fois riche. L’accès à autant d’argent pose selon elle un problème d’identité, puisque les joueurs sont souvent d’origine modeste. Imaginez un peu le « gilet jaune » cultivant une certaine détestation des riches, devenir riche à son tour. « Il y a un renversement des valeurs » qui peut là aussi être déstabilisant, « surtout quand on n’a pas les codes » de son nouveau milieu, pointe-t-elle.

Il y a quelques années, la cellule de la FDJ était présente pour assurer le « onboarding » du nouveau riche dans son milieu, comme on intègre une grande entreprise, notamment avec des sorties à l’opéra. Aujourd’hui, l’entreprise a changé son fusil d’épaule. « On veut que les gagnants vivent le gain avec leurs valeurs et se gardent de toute injonction », assure Isabelle Cesari, pour qui « on ne peut pas coller à ce qu’on n’est pas ».

Reste le problème de l’entourage. L’argent vient souvent bouleverser les équilibres relationnels, et « créé de l’envie », prévient Elsa Laurent. Aussi généreux qu’on puisse alors se montrer envers ses proches, se pose un jour la question : « est-ce qu’on m’aime parce que je suis millionnaire ? », interroge Robert Zuili. Inévitablement, des divorces et des pertes d’amitiés s’en suivent, faisant de la richesse une prison dorée. Même si, comme le rappelle Isabelle Cesari, les gagnants « parlent souvent du moment singulier où ils ont découvert le gain » de manière joyeuse.

Porsche, identité et patrimoine

Arrive finalement le moment où l’on se demande s’il faut changer de vie. D’abord parce que « l’argent ouvre des portes, des possibilités », rappelle Elsa Laurent. « Est-ce qu’il faut arrêter de travailler ? Changer de partenaire ? », cite Robert Zuili. C’est en général là où on peut commencer à dérailler, à s’acheter une Porsche de chaque couleur ou une parcelle sur la Lune. Simple kiff ou perte de sens ? Pour Elsa Laurent, certains gagnants « dépensent pour dépenser » car ils ont « honte d’avoir gagné sans travailler », en particulier ceux issus de milieux modestes, « où cette valeur est importante ».

Certains vont même « continuer à avoir des habitudes de pauvres », explique-t-elle, et faire des économies, afin de pallier la « perte d’identité » qui peut être ressentie. Heureusement, on peut être riche et sérieux, et la FDJ est encore là pour aider les gagnants à bien gérer cet argent. « On propose des ateliers thématiques très techniques, afin de leur donner les clés pour gérer leur gain », expose Isabelle Cesari. Marchés financiers, monde de l’immobilier, banque, fiscalité, la FDJ offre une information neutre, sans vendre de produit à ses gagnants, ce qui est gage de « confiance ».

Pendant 5 ans, l’heureux gagnant peut donc être accompagné par un coach pour inscrire son gain dans un projet de vie, comme le  trentenaire qui souhaite commercialiser sa propre marque de bière. Mais la FDJ propose aussi des « ateliers aspirationnels, dans l’air du temps », pour ceux qui voudraient œuvrer à des actions humanitaires ou lancer un projet lié à la transition écologique. Pas dupe, Robert Zuili convient que la FDJ, soucieuse de « son image de marque », ne peut pas laisser ses gains rendre malheureux. Car au final, philanthrope écologiste, grand voyageur ou dépensier compulsif, l’argent ne fait souvent qu’exacerber la personnalité du gagnant, heureux ou malheureux.