Affaire Yannick Agnel : « L’emprise est bien plus présente dans le sport que dans le reste de la société »

INTERVIEW L’affaire Yannick Agnel, mis en examen pour viol et agression sexuelle sur une mineure, rappelle l’omniprésence de l’emprise dans le sport, selon le journaliste Pierre-Emmanuel Luneau-Daurignac

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas
— 
14 % des pratiquants de sport enfants subissent des abus sexuels, selon une étude de 2015
14 % des pratiquants de sport enfants subissent des abus sexuels, selon une étude de 2015 — Pixabay
  • L’ancien nageur et double champion olympique Yannick Agnel a reconnu avoir eu des relations sexuelles avec une mineure de 13 ans en 1996, lorsque lui en avait 24.
  • Il a été mis en examen pour  « agressions sexuelles » et « viol »
  • L'affaire qui illustre tristement le phénomène de l’emprise et sa fréquence dans le sport.
  • Pour le réalisateur Pierre-Emmanuel Luneau-Daurignac, auteur de plusieurs travaux sur le sujet, une révolution culturelle de notre vision du sport de haut niveau doit s’opérer.

L’ex-nageur français Yannick Agnel a reconnu, lundi, « la matérialité des faits », a indiqué la procureure de la République de Mulhouse, Edwige Roux-Morizot. Les faits, en l’occurrence « agressions sexuelles » et «viol sur mineure», remontent à 2016, le double champion olympique de Londres s’entraînait alors au Mulhouse Olympic natation (MON). Et ces violences sexuelles répétées « à Mulhouse, dans la région, à l’étranger comme en Thaïlande ou à Rio » ont été dénoncées par « Naome Horter, qui avait alors 13 ans et lui 24 », a détaillé la procureure.

L’affaire Yannick Agnel illustre l’emprise morale, intellectuelle ou physique dans le milieu du sport. Un rapport de domination qu’a longuement étudié le réalisateur et journaliste Pierre-Emmanuel Luneau-Daurignac, auteur du documentaire Violences sexuelles dans le sport, l’enquête (France, 2020, 91 min, disponible sur Arte). Interrogé par 20 Minutes, l’auteur du livre L’entraîneur et l’enfant (Editions Seuil, 2021) revient sur la proximité entre l’entraîneur et le jeune athlète, le lien trouble qui peut lier un champion et l’enfant qui l’adule.

L’emprise du coach sur les jeunes est-elle fréquemment observée dans le milieu sportif ?

C’est un phénomène bien plus présent dans le sport que dans le reste de la société, qui touche tous les sports dans tous les pays, et qui est plus important dans le sport de haut niveau. La proximité avec l’entraîneur y est plus forte, la pression du résultat est plus grande et… la victime a plus à perdre à parler. Une étude de Tine Vertommen publiée en 2015 sur 4.000 sportifs mineurs montrait, par exemple, que 14 % d’entre eux avaient connu une forme de violence sexuelle et que le chiffre montait à 30 % pour ceux qui pratiquent le sport à haut niveau.

Comment se manifeste cette emprise ?

Il y a plusieurs cas de figure qui vont du viol soudain avec menaces aux actes extrêmement lents, intrusifs, abusifs et qui peuvent s’étaler sur plusieurs années. Dans ce second cas, le plus fréquent, des enfants sous emprise parlent peu puisqu’ils ont l’impression d’être coresponsables de ces violences sexuelles. Parfois, ces violences peuvent même avoir été « souhaitées » par l’enfant ou l’adolescent, étroitement liées au phénomène de fascination pour les superstars. La victime peut alors avoir l’impression de ressentir d’un désir sexuel alors que ce qu’elle désire c’est acquérir le savoir et les performances du champion. L’adulte qui est en position de puissance doit, même s’il est sollicité par l’enfant, résister à cette demande. D’abord parce que c’est la loi, mais ensuite parce que cette demande d’affection ou de relation sexuelle est biaisée par un rapport de force totalement déséquilibré. Il doit y avoir dans le sport une cloison absolument étanche pour que le rapport de pouvoir n’autorise pas de relation.

Tout comme on interdit une relation prof-élève, faudrait-il interdire les relations entre athlètes et entraîneurs ?

On peut imaginer des règles : les entraîneurs qui vivent une aventure avec l’un de leurs athlètes – majeur je précise – doivent cesser d’être entraîneur. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, à la tête des fédérations sportives, il y a des couples nés de ce genre de relation entraîneurs-entraînés. Certains couples sont heureux bien sûr, mais c’est un exemple de ce qu’il faut cesser de permettre. Des hommes puissants qui couchent avec de jeunes hommes ou des jeunes femmes sur lesquelles ils exercent une telle emprise, c’est le patriarcat le plus archaïque qui soit.

Il doit y avoir dans le sport une cloison absolument étanche pour que le rapport de pouvoir n’autorise pas de relation. »

La prise de conscience est-elle suffisante aujourd’hui ?

Non, une révolution culturelle est nécessaire pour que le rôle de l’athlète et sa personne deviennent sacrés. On ne crie pas sur l’athlète, on ne le maltraite pas, on ne lui impose pas des exercices de punition comme faire 500 pompes ou dix longueurs de bassin supplémentaires et évidemment on n’a pas de relation sexuelle avec lui. Les abus sexuels font partie d’un ensemble d’abus plus global que l’on exerce sur l’athlète. Le public doit exiger un sport propre et sain, avec des enfants bien traités. Le sportif n’est pas là pour faire plaisir aux autres, il est là pour se faire plaisir. C’est pour ça que cette question est complexe : en finir avec l’emprise nécessite de changer totalement notre rapport au sport.

Il y a néanmoins une prise en conscience des problèmes de la santé mentale dont souffrent les athlètes. Naomi Osaka et Simone Biles [deux sportives ultra-célèbres, survivante pour la seconde de violences sexuelles, qui ont renoncé à de grandes compétitions après avoir révélé leur fragilité mentale] ont été massivement soutenues et respectées par le public. C’est un début. Mais nous sommes face à un changement qui sera très lourd et très long à mettre en place, mais qui est nécessaire. Il y a encore un grand gap entre le chemin qui reste à parcourir et celui qu’on commence à mener. Les causes profondes qui mènent aux abus sur les athlètes sont toujours là.

Tout comme il faut sacraliser l’athlète, faut-il désacraliser l’entraîneur et les stars ?

Evidemment. Il faut sortir du schéma de l’entraîneur à la dure, qui violente le sportif pour son bien. Comme le dit Roselyne Bachelot, ancienne ministre des Sports, dans mon livre : « le sport n’est pas en avance sur la société, il traîne les pieds ». Il est le lieu de beaucoup trop d’archaïsmes, avec un culte de la soumission, de la victoire à tout prix, de la force et de violence… C’est cette culture qu’il faut changer pour guérir le sport de ses maux.

Des parents font également confiance aux entraîneurs ou aux stars de manière beaucoup trop laxistes. On ne supporterait pas une telle proximité avec son enfant de la part d’un professeur de piano ou de mathématiques, par exemple. Des entraîneurs ou des sportifs de haut niveau qui partagent leur chambre avec des enfants pendant les compétitions, qui les invitent à dormir chez eux, qui vont au cinéma ensemble… c’est comme ça que l’emprise puis l’abus commencent.