Nouvelle-Calédonie : Pourquoi le probable non au référendum d’indépendance dimanche ne voudra rien dire ?

VOTE Un troisième « non » d’affilée est fortement probable, dimanche, lors du troisième référendum pour l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie

Jean-Loup Delmas
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La Nouvelle-Calédonie votera non à l'indépendance, en raison d'un contexte de vote très particulier
La Nouvelle-Calédonie votera non à l'indépendance, en raison d'un contexte de vote très particulier — THEO ROUBY / AFP
  • Le référendum décisif de dimanche va-t-il se transformer en parodie de vote ?
  • En désaccord avec le gouvernement français sur le choix de la date de ce scrutin, le camp indépendantiste a appelé au boycott.
  • Un résultat biaisé dans les urnes qui risque d'envenimer les tensions sur le territoire.

« Jamais deux sans trois ». Alors que la Nouvelle-Calédonie votera dimanche (ce samedi soir en heure métropolitaine) pour la troisième et « dernière » fois pour  un référendum sur son indépendance, après celui de 2018 (qui s’était soldé par une victoire du « non » à 56,7 %) et  celui de 2020 (« non » à 53,3 %), l’histoire va-t-elle suivre la fameuse maxime ? Le passé devrait inviter à la prudence. A chaque précédent référendum, il y a eu une victoire du « non » bien plus serrée que ce que les observateurs pensaient, et surtout 3,4 points grappillés entre 2018 et 2020.

De quoi laisser croire que le référendum de dimanche pourrait tout changer et voir la victoire du « oui » ? Pas du tout, le résultat est quasi-connu d’avance, et ne fera probablement qu’envenimer la situation. 20 Minutes vous explique pourquoi.

Le « oui » peut-il l’emporter ?

Inutile de faire durer le suspense, le « oui » a très peu de chance de l’emporter lors de ce troisième référendum. En effet, les membres du Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS), partisans du camp  indépendantiste, boycottent le scrutin. Plusieurs raisons expliquent leur position. En premier lieu, la crise du   coronavirus. Longtemps préservée en raison d’une fermeture des frontières et d’une politique « zéro Covid » sur son sol, la Nouvelle-Calédonie a connu sa première vague en septembre. Une épidémie qui a particulièrement touché les Kanaks (56 % des victimes du territoire, selon les chiffres d’octobre), et qui, selon le FLNKS, a empêché de « mener une campagne équitable ». Un report du  vote a été demandé, ce qui a été refusé par le gouvernement.

La date est d’ailleurs le second point de désaccord majeur. L’Accord de Nouméa signé en 1998 a prévu une série de consultations, échelonnées de deux ans en deux ans. Le troisième référendum aurait donc dû normalement avoir lieu en 2022. A cela s’ajoutent les déclarations en octobre 2019 du Premier ministre de l’époque Edouard Philippe, excluant « que cette troisième consultation puisse être organisée entre le milieu du mois de septembre 2021 et la fin du mois d’août 2022 », afin de « bien distinguer  les échéances électorales nationales et celles propres à l’avenir de la Nouvelle-Calédonie ». Tout semblait donc indiquer un troisième référendum après août 2022.

Mais le 2 juin 2021, le ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, a annoncé que le vote aurait lieu le 12 décembre 2021, tout en notant que « cette date ne faisait pas l’objet d’un consensus ». Cette absence de consensus est également l’une des raisons du boycott des Kanaks, explique Mathias Chauchat, professeur de droit public à l’Université de Nouvelle-Calédonie et expert de ses institutions : « L’État organise une consultation sur l’autodétermination du pays sans le peuple colonisé. Ce référendum n’a aucun sens. »

Pourquoi l’avancement de la date fait-il si polémique ?

Le camp indépendantiste conteste le rapprochement de la date. Celui-ci ne sert effectivement pas ses affaires. Les camps sont à peu près fixés en Nouvelle-Calédonie : les Kanaks sont pro indépendance, les descendants d’Européens pro maintien de l’attachement à la France. Or, les deux populations n’ont pas du tout la même évolution démographique. « La Calédonie perd entre 2.000 et 3.000 habitants européens par an en ce moment et les Kanaks enregistrent au contraire 3.000 à 4.000 nouveaux électeurs par an », souligne Mathias Chauchat, en raison de la jeunesse de leur population, qui arrive petit à petit à l’âge de voter.

La date tombe en plus en pleine gestion du coronavirus qui, au-delà de l’impossibilité selon le camp Kanak de faire campagne en raison de la peur de sortir de chez soi, a pu fausser le jugement sur la dépendance du territoire à la France. « Normalement, les questions sanitaires y compris le contrôle aux  frontières sont des compétences de la Nouvelle-Calédonie gérées entièrement localement », explique le professeur. Une autonomie qui n’a pas été respectée pendant la pandémie : « L’État a repris les compétences de la Nouvelle-Calédonie et a montré que l’île était dépendante de la France, de  ses vaccins, de sa stratégie, de ses subventions. La France a empêché la Nouvelle-Calédonie de faire la démonstration qu’elle pouvait gérer la crise sanitaire », déplore-t-il.

Faut-il craindre encore plus de tensions après ce référendum ?

On l’aura donc compris, le résultat de ce vote est écrit d’avance : une écrasante victoire du « non » est à prévoir, avec un score qui ne voudra rien dire sur la réalité du terrain au vu du boycott des Kanaks. Ce référendum qui se transforme en parodie risque d’exacerber les tensions. « Le pays est plus divisé que jamais. Les Kanaks ne sont pas – encore – hostiles à la France. Ils cherchent une indépendance avec partenariat sur le modèle des Etats associés insulaires du Pacifique anglo-saxon. Mais à force de tout leur refuser, il est possible que la décolonisation finisse mal », craint Mathias Chauchat.

Car un troisième « non » d’affilée, quelle que soit sa valeur, ne signifie pas la fin du processus de décolonisation de la Nouvelle-Calédonie, selon les termes de l’ONU. Sébastien Lecornu a annoncé un énième référendum dans les 18 mois sur un nouveau statut du territoire dans la France, mais celui-ci est devenu un champ de bataille entre Kanaks et Paris pour savoir si ce statut engage oui (la position des Kanaks) ou non (la position du gouvernement français) une réécriture de la Constitution, un débat qui sera tranché par  le Conseil constitutionnel.

La question de qui pourra voter – ou non – à ce référendum fait également polémique. « C’est surtout à ce moment-là que la violence peut surgir. Si le corps électoral est ouvert à tous les Français, il est plus que vraisemblable que la violence renaîtra », note Mathias Chauchat. Qui conclut : « En voulant précipiter les choses, l’Etat a cassé la confiance, car le consensus était la règle depuis trente ans. » L’enjeu n’est plus le dimanche 12, où le résultat est connu d’avance, mais le lundi 13 et tous les jours d’après.