Pédocriminalité : Un ange bleu sur Fortnite pour venir en aide aux enfants victimes d'abus durant le confinement

JEUX VIDEO Un dispositif inédit mis en place durant le premier confinement a permis aux enfants victimes de maltraitances au sein de leur foyer d’appeller à l’aide via le célèbre jeu en ligne Fortnite

Thibaut Chevillard
— 
Enfants ou adolescents maltraités ont pu discrètement se confier à des adultes pendant le confinement à travers ce personnage
Enfants ou adolescents maltraités ont pu discrètement se confier à des adultes pendant le confinement à travers ce personnage — L'Enfant bleu
  • Durant le premier confinement, un dispositif innovant a été mis en place dans le jeu vidéo Fortnite pour permettre aux enfants victimes d’abus ou de maltraitance de donner l’alerte discrètement.
  • Au total, en un mois, 1.200 enfants ou adolescents de 10 à 17 ans ont pris contact avec le personnage ailé.
  • Le dispositif a aussi permis à des policiers de s’infiltrer dans le jeu vidéo pour traquer les pédocriminels, de plus en plus présents.

C’est un personnage bleu avec des ailes que certains utilisateurs du jeu Fortnite ont croisé lors d’une partie en réseau. Un avatar comme il en existe des milliers, à la différence près qu’aucun joueur ne se trouve derrière. A travers lui, des enfants victimes d’abus au sein de leur foyer pouvaient discrètement entrer en contact avec des bénévoles de  l’association L’Enfant bleu qui sont relayés, jour et nuit,  durant le premier confinement, pour leur répondre et les orienter. Ce projet unique au monde, mené conjointement par l’association, l’agence Havas et la police française, a valu à cette dernière de recevoir, en septembre dernier, un prix d’innovation remis par l’agence européenne Europol.


Mars 2020. Alors que les événements sportifs sont annulés les uns après les autres en raison de la crise sanitaire, les équipes de l’agence Havas Sports & Entertainment imaginent ce dispositif. « Les enfants ne pouvaient plus aller à l’école ou se rendre dans les clubs de sports, des lieux où ils peuvent dénoncer les violences dont ils sont victimes. Or, ils passent du temps devant les jeux vidéo, il fallait donc aller vers eux à travers ce moyen », explique Fabrice Plazolles, directeur de création au sein de l’agence de communication. L’association L’Enfant bleu est alors associée au projet. « On a co-construit le dispositif avec eux pour qu’il soit sûr et efficace, poursuit Fabrice Plazolles. Il fallait par exemple que le personnage ne soit pas falsifiable. »

« On a eu 1.200 connexions sur la période »

Un mois et demi plus tard, le personnage, nommé comme l’association, arrivait dans le jeu Fornite, à la mode chez les jeunes enfants et les adolescents. « Ils pouvaient l’ajouter en ami, dialoguer et se confier, à travers lui, avec des personnes formées à recueillir la parole des enfants. On a eu 1.200 connexions sur la période, ce qui est énorme car on n’en avait pas fait la publicité », raconte Isabelle Debré, présidente de l’association L’Enfant bleu.

Afin que les enfants victimes entendent parler de cette expérience inédite, des influenceurs comme le youtubeur Just Riadh ont été contactés. « Ce sont des gens connus quasiment que des enfants, ou des ados. Ils avaient pour consigne de ne parler du dispositif que sur des lives ou des storys, des contenus éphémères, pour ne pas que les adultes aient accès à cette information », détaille Pauline Grison, chargée de communication au sein de l’association.

L’équipe chargée de répondre aux enfants et de les orienter vers des structures spécialisées a été formée pour « les interroger sans être suggestif, ce qui est très important », souligne la commandante Véronique Béchu, cheffe du groupe central des mineurs victimes à l’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes).

« Il fallait savoir si l’enfant avait un casque, si les parents étaient dans la pièce, s’il pouvait parler ou non, précise Pauline Grison. On s’adaptait en lui demandant, par exemple, de sauter dans le jeu deux fois avec son personnage s’il était victime d’abus. On essayait de récupérer un numéro de téléphone, une adresse e-mail pour qu’il puisse entrer en contact avec quelqu’un de l’association. Et si le danger était imminent, on renvoyait vers la police. »

Heureusement, aucune « situation d’extrême urgence » n’a été rencontrée, « mais il y a eu des signalements faits aux parquets et des enquêtes menées en matière d’assistance éducative », poursuit Véronique Béchu. « Cela a aussi permis de mettre en lumière certaines familles qui passaient sous les radars et dans lesquelles il y a un climat peut-être incestuel ou possiblement violent. »

Traquer les pédocriminels

Pour la police, le projet avait aussi un autre intérêt. « C’était un outil utilisable par les enquêteurs pour s’infiltrer dans les jeux vidéo car l’on sait que la communauté pédocriminelle est y très présente maintenant. C’est le nouveau moyen qu’ils ont d’entrer en contact avec des enfants prépubères », observe Véronique Béchu. Ses homologues américains l’ont alertée récemment d’une augmentation, de l’autre côté de l’Atlantique, du nombre de dossiers d’abus sexuels sur enfants via les jeux vidéo. Ce qui a incité les enquêteurs français à se pencher davantage sur le phénomène.

« On a eu plusieurs dossiers de pédocriminels en série, signale d’ailleurs la policière. Avant le confinement, on a enquêté sur un individu qui faisait du grooming, qui consiste à charmer un enfant jusqu’à obtenir de lui des prestations. On a recensé 156 victimes, des enfants de 8 à 10 ans. Pour passer des niveaux dans un jeu, l’enfant devait se déshabiller et s’autopénétrer devant la caméra. Il leur fournissait ensuite des codes. »

Le personnage de L’Enfant bleu « n’est plus opérationnel », indique Isabelle Debré. L’association souhaite désormais que l’opération serve de tremplin à un dispositif pérenne, afin que les jeux vidéo deviennent un moyen pour les enfants en danger de donner l’alerte. Un groupe de travail a ainsi été constitué autour de l’association. Il réunit depuis septembre des représentants des éditeurs de jeux vidéo, des magistrats et policiers spécialisés, ainsi que le secrétaire d’État pour la Protection de l’enfance, Adrien Taquet.