Noël : Ils préfèrent passer le réveillon avec leurs amis plutôt qu’avec leur famille

JINGLE BELLS A l’approche de Noël, les plans B sans mamie Marthe et oncle Boris s’organisent…

Delphine Bancaud
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Illustration d'un dîner de Noël
Illustration d'un dîner de Noël — vivienviv0 / Pixabay
  • Si les fêtes d’années sont généralement célébrées en famille, certains Français ont décidé de les partager avec des amis.
  • Dans la plupart des cas, c’est la volonté de rompre avec l’aspect trop conventionnel des fêtes qui prédomine, ou celle d’esquiver les conflits familiaux.
  • Si le premier Noël loin des siens peut avoir un goût amer, la décision peut être assumée sans culpabilité et conduire à un sentiment de libération.

Certes, dans l’imaginaire collectif, Noël est une fête familiale. Mais pour certains Français, c’est plutôt l’occasion de partager un bon repas et d’échanger des cadeaux avec des amis. Une pratique qui a tendance à se répandre, comme l’observe Anne-Catherine Sabas, psychanalyste : « Aujourd’hui, nous nous autorisons davantage à sortir des traditions rigides et à inventer des manières différentes de faire la fête. »

C’est parfois les contingences matérielles qui privent certains de partager leur dinde avec oncle Boris ou mamie Marthe. Parce qu’ils habitent trop loin du giron familial ou qu’ils travaillent le jour même ou le lendemain. En cette période où l’épidémie de coronavirus flambe, d’autres préfèrent rester éloignés de leurs parents pour ne pas risquer de les contaminer. Parfois, c’est la structure même du foyer qui rend le Noël en famille compliqué. Par exemple pour les familles recomposées. « On ne veut pas choisir les parents de l’un au détriment de ceux de l’autre, ce qui créerait des jalousies, donc on préfère rester chez soi en invitant des amis », constate Anne-Catherine Sabas.

Rompre avec les habitudes conformistes

Mais dans la plupart des cas, la décision de fêter Noël avec des copains relève d’un vrai choix. D’abord pour ceux qui ont envie de vivre ces moments de manière moins conventionnelle. « La répétition de la tradition de Noël peut lasser. Avec la corvée des cadeaux, les repas interminables et les discussions prévisibles. Plutôt que de passer un réveillon sans surprise, certains s’autorisent à être en accord avec ce qu’ils éprouvent », analyse la psychosociologue Dominique Picard. Pour certains, c’est aussi éviter un carcan trop normatif. « On peut avoir l’impression d’être stigmatisé si on est en dehors de la norme familiale : célibataire, divorcé, en couple sans enfant… Et donc, en n’allant pas au réveillon, on peut esquiver les réflexions qui mettent mal l’aise », souligne Anne-Catherine Sabas.

Pour beaucoup, c’est surtout un moyen d’éviter les tensions avec les proches. « On boit un peu, on s’échauffe, on se désinhibe, ce qui amène parfois à vider son sac. Certains conflits familiaux viennent aussi du décalage entre les idéaux et la réalité. Il y a de fortes attentes autour des fêtes, on les prépare longtemps à l’avance, elles doivent être forcément joyeuses et réussies. Si bien que les disputes ont une résonance particulière : la magie de Noël en est brisée et la déception est forte », analyse Anne-Catherine Sabas. D’ailleurs, chaque année, dès novembre, ses patients évoquent leur stress des retrouvailles familiales, ce qui amène certains à s’éviter une nouvelle déconvenue.

« Je fête Noël avec eux. Ils sont ma famille que je me suis choisie »

C’est le cas de Marie, qui a répondu à notre appel à témoins. Ce sont ces tensions familiales qui lui ont fait prendre une décision : « Le dernier Noël passé en famille a vu céder ma dernière bride de patience : à la vue du sanglier servi d’autorité – et en ricanant – par mes parents à mon mari musulman (je suis chrétienne), et cela après vingt-quatre ans de vie commune et 4 enfants, j’ai jeté l’éponge sur l’autel de la tolérance. Noël ne se fera plus chez nous qu’accompagnés d’amis empreints de bienveillance et dénués de tout sarcasme ! Car Noël, c’est le partage, l’amour et la tolérance ! Je veux le vivre comme j’ai bâti ma famille : avec simplicité, ouverture aux autres, ce qui n’empêche pas le respect des traditions ! ».

Même réflexe de protection chez un autre de nos lecteurs : « Ma famille est toxique. Ma maman m’a maltraité physiquement et psychologiquement. Je n’ai plus de contact avec mon père également qui, quand il a fondé une nouvelle famille, m’a mis à la porte à l’âge de 18 ans. J’ai appris à mes dépens que l’on ne choisit pas sa famille, mais ses amis. Chaque année, je fête Noël avec eux. Ils sont ma famille que je me suis choisie et je les aime ! ».

Si les fêtes avec parents, frères et sœurs ont un potentiel explosif, c’est aussi parce que « les réunions de famille sont des moments de régression, explique Dominique Picard. On se retrouve dans la peau de l’enfant qu’on était, avec une place plus ou moins enviable dans la fratrie : celle du fils aîné préféré, de la benjamine chouchoutée, du second qui se ressent comme un vilain petit canard… Les rivalités peuvent ressurgir, les vieux réflexes revenir. » Et même devenu adulte, on n’a pas forcément dépassé ces problèmes de positionnement. Sans compter que des bisbilles autour du conjoint et des enfants peuvent raviver les tensions. Et cette année, entre les débats sur la vaccination et l’élection présidentielle, le cocktail peut être particulièrement explosif.

« Le premier Noël sans la famille peut avoir un goût un peu amer »

Reste que la décision de ne pas fêter Noël en famille n’est pas facile à prendre : « C’est une manière d’acter la rupture de bans avec elle et de signifier que l’on peut s’en passer », souligne Dominique Picard. « Ne pas être en famille ce jour-là, c’est un acte symbolique fort », renchérit Anne-Catherine Sabas. Parfois, c’est une décision temporaire, une manière de faire une pause pour espérer repartir de plus belle l’hiver d’après. Mais souvent, c’est définitif, comme pour Gérald : « Pendant quarante ans, j’ai fêté Noël en famille avec mon frère et deux de mes sœurs. C’était la fête de famille par excellence. Il y a sept ans, pour la première fois, je le fêtais avec des amis. Depuis, c’est devenu une habitude et si je ne pouvais pas les voir, je ferais le réveillon tout seul », explique-t-il.

Pour ceux qui franchissent le pas, ouvrir ses cadeaux sans ses parents ou ses frères et sœurs est parfois un peu difficile au début, comme le souligne Anne-Catherine Sabas, psychanalyse : « Noël est tellement associé à l’image d’une famille épanouie, à un moment où l’on espérait l’apaisement des brouilles, qu’y renoncer est un deuil. Cette libération est parfois douloureuse et le premier Noël sans la famille peut avoir un goût un peu amer. » « Sans compter que certains parents peuvent faire culpabiliser », ajoute Dominique Picard. Et pour que ce Noël soit joyeux, il faut prendre quelques précautions selon elle. « Il ne faut pas inviter uniquement des convives qui se sentent laissés pour compte dans leur famille et qui auront tendance à déverser leurs rancœurs pendant la soirée. Afin de vivre ce Noël entre amis non comme un échec, mais comme un choix assumé, une libération. »