Féminicide : Après le meurtre de Bouchra à Epinay, ses proches veulent « faire changer la loi »

VIOLENCES CONJUGALES Un décret doit être publié avant la fin de l'année par le ministère de la Justice pour que les victimes soient obligatoirement informées lorsque leur conjoint ou leur ex sort de prison

Hélène Sergent
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À Douai, le 27 novembre dernier, des femmes manifestent contre les violences faites aux femmes.
À Douai, le 27 novembre dernier, des femmes manifestent contre les violences faites aux femmes. — FRANCOIS GREUEZ/SIPA
  • Le 26 novembre dernier, Bouchra Bouali, 44 ans, a été poignardée à mort par son ex-conjoint, déjà condamné pour des faits de violence à son encontre.
  • Mère de deux enfants, Bouchra était équipée d’un téléphone grave danger (TGD) mais ignorait que son ancien compagnon était sorti de détention quelques semaines avant la date initialement prévue.
  • Une marche blanche, organisée à l’initiative de la mairie et de plusieurs associations locales, partira ce jeudi soir à 18h du bas de l’immeuble où Bouchra résidait et a été tuée.

Deux semaines après le meurtre de sa petite sœur, Bouchra, son frère aîné s’interroge encore. « Certains jours, je me dis que c’est un rêve, que c’est pas possible, ça peut pas être vrai. Comment quelque chose comme ça a pu se passer en France ? », s’interroge-t-il. Comment, en effet, cette femme de 44 ans,  équipée d’un téléphone grave danger (TGD), a-t-elle pu mourir sous les coups de couteau de son ex-conjoint, pourtant déjà condamné pour des faits de violence et libéré de prison sans qu’elle en ait été informée ?

Reconnaissant un « échec collectif », le parquet de Bobigny a annoncé le 29 novembre qu’une « analyse précise » des « raisons pour lesquelles ce drame a pu se produire » allait être lancée en parallèle de l’enquête judiciaire. Les proches de Bouchra, eux, appellent à « changer la loi » pour que le drame qui a bouleversé leur famille « ne se reproduise plus jamais ».

Un sentiment de gâchis

Depuis la mort de cette mère de famille le 26 novembre dernier, les acteurs associatifs de Seine-Saint-Denis peinent à cacher leur impression d’un immense « gâchis ». « C’est terrible, cette femme a tout fait pour être protégée. On ressent une grande tristesse et peu de colère, il faut le dire », confie à 20 Minutes Ernestine Ronai, la responsable de l’Observatoire départemental des violences envers les femmes. « Dès la première plainte de Bouchra Bouali, la justice a engagé des poursuites à l’encontre de son ex-conjoint et il avait été condamné à une peine d’un an de prison en juillet. Une évaluation du danger a été diligentée et le parquet a décidé  d’attribuer un téléphone grave danger (TGD) à la victime », développe-t-elle, estimant que « tous les dispositifs judiciaires ont été mis en place » pour protéger cette commerçante résidant  à Epinay-sur-Seine et ses deux filles âgées de 5 et 14 ans.

Accompagnée par les équipes de l’association SOS Victimes 93, Bouchra Bouali avait été contrainte d’activer ce téléphone le 5 octobre 2021. Sorti de prison quatre jours plus tôt, son ex-compagnon s’était rendu au pied de son immeuble malgré l’interdiction prononcée par la justice, avant de quitter les lieux précipitamment. Interpellé peu de temps après par les forces de l’ordre, l’homme âgé de 51 ans avait été de nouveau placé en détention à Fleury-Mérogis le 8 octobre dernier.

« On pensait qu’il devait sortir deux mois plus tard, le 8 décembre. En prévision de cette date, on avait même acheté des billets d’avion pour le Maroc pour Bouchra et les filles, pour les protéger », explique le frère aîné de la victime à 20 Minutes. Mais la sortie de prison de l’ex-conjoint de sa sœur est finalement avancée au 17 novembre. Problème : « Personne n’était au courant » de cette sortie prématurée, assure le frère de Bouchra. Après le drame, le téléphone grave danger (TGD) de sa sœur sera retrouvé à son domicile, suggérant ainsi que la victime se pensait en sécurité. « Rien ne permet d’affirmer qu’elle a été avisée de la sortie de son ex-conjoint de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis », a reconnu le parquet de Bobigny auprès de l’AFP.

« La loi est mal faite »

Pour le frère de Bouchra, la mort de sa sœur « aurait pu être évitée ». « La loi est mal faite, il faut la changer », lance-t-il. Actuellement, le code de procédure pénale ne prévoit pas de façon obligatoire ou systématique d’informer les victimes du statut carcéral de leur agresseur. Or, selon Ernestine Ronai, ce « n’est pas la première fois qu’une telle situation arrive ». « Le meilleur hommage que l’on puisse rendre à cette femme, c’est de créer un dispositif précis pour permettre à toutes les victimes d’être prévenues quand leur agresseur sort de prison », juge-t-elle.

Cette évolution, réclamée par plusieurs associations qui viennent en aide aux victimes de violences conjugales, pourrait rapidement devenir effective. A l’échelle locale, le procureur de Bobigny a indiqué dès le 30 novembre la mise en place prochaine d’un protocole pour informer « systématiquement » les victimes de la fin de la détention de leur agresseur. C’est ce que préconisait une circulaire prise le 19 mai dernier par le garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti. Pour accélérer le mouvement, le ministre de la Justice a annoncé lors d’une audition devant la délégation aux droits des femmes à l’Assemblée nationale la publication d’un décret en ce sens. Ce projet,  révélé par nos confrères du Parisien, vise désormais à rendre obligatoire cette information par les parquets. Selon nos informations, il devrait être publié avant la fin de cette année. 

Ce jeudi soir à 18h, plusieurs associations et représentants de la mairie d’Epinay-sur-Seine s’élanceront du pied de l’immeuble de Bouchra, où elle a été tuée. Une marche blanche à laquelle les proches de la victime se joindront pour un ultime hommage. « Ma sœur est partie, elle est là-haut désormais. On ne fait pas ça pour nous, mais pour que les femmes soient mieux protégées. Des solutions existent, il faut que les politiques nous entendent », conclut son frère.