Coronavirus : Pourquoi la crise sanitaire a-t-elle mis la danse au pas ?

EPIDEMIE A partir de vendredi, les boîtes de nuit et les discothèques ferment pendant quatre semaines

Jean-Loup Delmas
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Les discothèques fermées pour quatre semaines — 20 Minutes
  • Dans une France qui recense plus de 40.000 nouveaux cas de coronavirus par jour, les discothèques et les boîtes de nuit sont les seuls lieux à fermer.
  • Une mesure vécue comme une injustice et une discrimination par les professionnels du secteur. Ces derniers disent se sentir méprisés.
  • Qui veut la peau de la danse et pourquoi ?

EDIT du 10 décembre 2021 : Il est interdit de danser dans les bars et restaurants en France à partir de ce vendredi matin jusqu'au 6 janvier inclus. Alors que durant cette période les discothèques devront fermer leurs portes, 20 Minutes vous propose la relecture de cet article expliquant pourquoi la danse est toujours en première ligne des mesures anti-Covid mises en place par le gouvernement.

« Dans l’imaginaire collectif, bercé par une tradition française très catholique, la danse mène à la débauche, la débauche au sexe, et le sexe à l’immoralité », lâche d’emblée Christophe Apprill, sociologue spécialisé dans le bal [comprendre au sens large, toute danse de couple ou censé y mener], chercheur associé de l’Observatoire des publics, des professionnels et des institutions de la cultuchercheurre (Oppicc) et auteur de Slow : Désir et désillusion (Ed. L’Harmattan, 2021). La débauche et le sexe… Voilà pourquoi la danse serait la première à pâtir de la pandémie de coronavirus ? Y a-t-il besoin de chercher plus loin la raison pour laquelle, lundi, la seule mesure restrictive prise afin de tenter de contrer la cinquième vague de coronavirus a été la fermeture  des discothèques et des boîtes de nuit ?

A la sortie du conseil de défense sanitaire, l’exécutif a, en effet, annoncé que ces dernières fermeraient leurs portes pendant quatre semaines et ce, à partir de vendredi. Alors, dans trois jours nous dirons « au revoir et à l’année prochaine » à la musique de club, au DJ plus ou moins sympa, à la vodka-Redbull à 15 euros et aux tentatives de notre amie Natacha d’oublier ce tocard de Marc dans les bras d’un autre homme. « Au revoir et à l’année prochaine » surtout à la danse qui va tant nous manquer.

Voyage au bout de la nuit et du mépris

Mais qui veut la peau de la danse et pourquoi ? Au pays des Lumières, la danse non artistique aurait toujours mauvaise réputation. A son procès, sa prétendue futilité arrive en premier chef d’accusation, « ce qui lui enlèverait sa légitimité au sein du monde de la culture ». « On a ainsi vu le ministère associé défendre les théâtres, les cinémas, les musées, mais jamais les boîtes de nuit », explique encore le sociologue Christophe Apprill. Pas vraiment artistique, sans but sportif ou de compétition, la danse de bal est vite associée à « la danse des gens qui ne pensent pas, qui n’ont rien à exprimer »

De la danse sans propos qui ne mériterait pas d’être sauvée ou défendue. Et comme tous les prétendants de Natacha au Macumba nous l’auront démontré, la danse de bal, c’est aussi – surtout ? – de l’érotisation des corps, bien plus que les autres activités culturelles ou sportives à laquelle elle peut être comparée. Inutile, indécente, décadente… La danse serait donc la candidate parfaite aux mesures de « l’à peu près », alors qu'il reste difficile d’espérer que la fermeture des 1.200 discothèques actuellement ouvertes suffise à contenir la cinquième vague de Covid-19.

Pour quelques danses de plus

Patrick Malvaes, président du syndicat national des discothèques et lieux de loisirs (SNDLL), ne dit pas autre chose : « On subit un traitement discriminatoire parce qu’on est une cible facile. La France est un pays avec une majorité de plus de 50 ans, qui s’en fichent bien que les discothèques soient ouvertes ou fermées. Qui nous défendra ?  Le gouvernement n’a pas le cran de serrer la vis sur les écoles et les collèges, alors c’est nous qui prenons. »

Reste que, selon l’exécutif, la décision a du sens dans une France qui compte plus de 40.000 nouveaux cas de coronavirus par jour en moyenne, le tout en hausse continue. Les discothèques ont régulièrement été source de cluster et compilent tout ce qu’ il y a de plus propice à la transmission du virus : un lieu clos, beaucoup de personnes, pas de masque, de l’activité physique, des cris, des chants et des contacts physiques à outrance. Voilà pour la « minute Olivier Véran » pouvant justifier que les boîtes de nuit ferment durant cette fin d’année. Tout comme elles ont été les seuls établissements à ne pas connaître le premier déconfinement de 2020, les derniers à rouvrir lors du troisième et les premières structures de moins de 1.000 personnes à recourir au pass sanitaire.

Mais pourquoi sont-elles les seules à trinquer, quand bars, restaurants et salles de sport ou de concert présentent de nombreuses caractéristiques similaires ? « Il y a un sentiment d’injustice et d’incompréhension totale, c’est un acte de mort qu’on fait – encore – à notre secteur en détresse, tandis que d’autres lieux tout aussi contaminants n’ont aucune restriction », se désespère Patrick Malvaes.

Mais là où couvre-feu ou fermeture des bars et des restaurants avaient provoqué l’ire de la rue, manifestations et protestations, la fermeture des boîtes de nuit est passée sans que personne – hors professionnels du secteur – ne semble s’en indigner. Car, comme on l’a vu, la danse souffre d’un mépris social important.

Quel sens donner à la danse ?

C’est pourtant tout son paradoxe : méprisée même à l’échelle populaire, elle reste une culture majoritaire. Selon les différentes estimations, entre un et huit millions de personnes en France dansent au moins une fois par semaine, atteste Christophe Apprill. Le bal [une fois encore, dans son sens large] était le lieu numéro 1 où les couples se rencontraient en France jusqu’en 1975. Il reste aujourd’hui solide numéro 2, devancé seulement par le travail.

Avec la fermeture des boîtes de nuit, ce n’est pas trop s’avancer, juste avant les fêtes de fin d’année que d’affirmer que les Français continueront de danser chez eux, chez leurs amis, dans les bars, etc. Lors des précédents déconfinements, « les gens dansaient et se contaminaient quand même, dans des lieux moins contrôlés que les nôtres », soupire Patrick Malvaes. Lors de la Seconde Guerre mondiale, avec l’interdiction des bals « la danse est restée en France, mais dans des bals clandestins », sourit, quant à lui, Christophe Apprill. Chassez la danse en présentiel, elle revient au tango.