Naufrage en mer du Nord : « Nous cherchons toute information qui nous aidera à identifier les victimes », explique le colonel Franck Marescal

INTERVIEW Directeur de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, le colonel Franck Marescal explique comment les gendarmes travaillent pour identifier les victimes du naufrage

Propos recueillis par Thibaut Chevillard
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27 migrants ont trouvé la mort en tentant de rejoindre la Grande-Bretagne
27 migrants ont trouvé la mort en tentant de rejoindre la Grande-Bretagne — Michel Spingler/AP/SIPA
  • Vingt-sept migrants sont morts en mer du Nord en tentant de rejoindre la Grande-Bretagne. L’enquête ouverte par le parquet de Paris vise notamment à identifier les victimes.
  • Elle a été confiée aux experts de l’Unité gendarmerie d’identification des victimes de catastrophes (UGIVC), une unité créée il y a près de 30 ans, après la catastrophe aérienne du Mont Saint-Odile.
  • Le colonel Franck Marescal, directeur de l’IRCGN (Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale) dont dépend cette unité, détaille à 20 Minutes comment travaillent les membres de cette unité.

Mettre des noms sur des visages abîmés par les flots. C’est la mission délicate qui a été confiée par le parquet de Paris aux experts de l’Unité gendarmerie d’identification des victimes de catastrophes [UGIVC]. Ces gendarmes aguerris s’affairent à identifier les 27 migrants qui ont trouvé la mort, fin novembre, dans le naufrage de leur embarcation en mer du Nord en essayant de rejoindre la Grande-Bretagne.

Le colonel Franck Marescal, directeur de l’IRCGN (Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale), explique à 20 Minutes comment travaillent les membres de cette unité créée après le crash d’un Airbus A320 sur le Mont Sainte-Odile en 1992.

Quelle est la spécificité de cette unité qui a été saisie par le parquet de Paris pour identifier les victimes du naufrage ?

L’IRCGN est un laboratoire pluridisciplinaire qui regroupe de nombreux experts dans tous les domaines de la criminalistique : 240 scientifiques, 67 activités. Parmi elles, il y a celle qui permet d’identifier formellement des victimes à la suite d’une catastrophe ou une noyade comme c’est le cas dans cette affaire.

Nous sommes appelés systématiquement par les magistrats car il faut des experts de haut niveau, qui ont l’habitude du processus mis en place. Depuis sa création il y a 30 ans, l’unité a réalisé 120 missions. Nous sommes intervenus notamment au Népal pour les trois alpinistes portés disparus, et l’année dernière au Liban pour aider à identifier des franco libanais après l'explosion à Beyrouth.

Comment les gendarmes procèdent-ils pour identifier les victimes ?

Le principe, c’est que pour identifier une personne, il faut l’un des trois éléments primaires suivants : soit l’ADN, soit les empreintes digitales, soit des informations dentaires – ce qu’on appelle l’odontologie. Ce sont des opérations dites post-mortem. Il nous faudra ensuite faire un lien avec les informations que l’on va recueillir auprès des familles, ce sont les opérations dites ante mortem.

Concrètement, comment ces experts travaillent-ils ?

On constitue une équipe en fonction de la problématique et du nombre de victimes. Elle est composée d’experts en ADN, en empreintes digitales et en odontologie, mais aussi de photographes, de techniciens d’investigation criminelle, de logisticiens… On part avec du matériel comme notre lab ADN, un laboratoire mobile projetable. On essaie toujours de travailler le plus rapidement possible.

Cette fois, l’équipe post mortem a travaillé dans les locaux de l’IML [institut médico-légal] de Lille, donc on n’avait pas de souci logistique. Au total, 22 personnes ont travaillé durant deux jours pour recueillir sur les 27 corps l’ensemble des données qui permettront de les identifier.

En parallèle, on monte une équipe ante mortem qui va recueillir auprès des familles des victimes des éléments qui permettront l’identification. Lorsqu’il s’agit d’un crash d’avion, on dispose de la liste des passagers, on peut se rapprocher facilement des proches. Mais là, il n’existe aucune liste. Donc on a lancé un appel aux familles à travers des associations, la Croix rouge… Beaucoup de gens nous ont contactés car ils craignaient qu’un membre de leur famille se soit trouvé sur le bateau qui a coulé.

Que leur demandez-vous ?

On leur pose toutes les questions utiles pour constituer un dossier. Peut-être qu’elle possède des documents d’identité qui nous permettront d’obtenir les empreintes digitales de la personne. On peut aussi prélever l’ADN d’une mère, d’un frère ou d’une sœur. Il nous permettra de faire un lien avec le défunt.

Nous essayons aussi d’obtenir n’importe quelle information qui nous aidera à l’identification, comme des caractéristiques particulières de la personne : sa taille, son âge, ses cicatrices, est-ce qu’elle a été opérée de quelque chose, des photographies…

Qui, au final, identifie formellement la victime ?

Ce n’est pas nous. Nous apportons simplement des éléments techniques. Nous constituons des dossiers post mortem et ante mortem. C’est une commission de réconciliation, réunie autour d’un magistrat, avec nos experts, des enquêteurs, qui va juger s’il y a suffisamment d’éléments pertinents pour faire un lien entre ces dossiers. Dans cette affaire, elle n’a toujours pas eu lieu.