« Les Choses humaines » : « Ce n’est pas à nous d’éduquer les hommes »… Les étudiants de Sciences Po bouleversés par le film

REPORTAGE « 20 Minutes » a suivi une séance du film d’Yvan Attal avec les étudiants de Sciences Po Paris, très marqués par le mouvement #Sciencesporcs en février dernier

Delphine Bancaud
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Suzanne Jouannet et Ben Attal dans "Les choses humaines".
Suzanne Jouannet et Ben Attal dans "Les choses humaines". — Jérôme Prébois
  • Le film d’Yvan Attal Les choses humaines, qui s’attaque à la question du consentement, est en salles depuis mercredi.
  • Ce long-métrage aborde l’histoire d’une accusation de viol et pousse les spectateurs à s’interroger sur les notions de consentement, du déni de la réalité chez l’agresseur, de la justice réparatrice ou non…
  • 20 Minutes a assisté à sa projection au cinéma avec les étudiants de Sciences Po, à l’heure où l’école vient d’adopter un nouveau dispositif de lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

Certains sont venus seuls, d’autres avec leurs copains de promo. Ce jeudi soir, une centaine d’étudiants de Sciences Po Paris ont été invités à la projection du film Les Choses humaines, d’Yvan Attal, adapté du roman de Karine Tuil. Un long-métrage qui raconte l’histoire de Mila Wiesman, laquelle accuse Alexandre Farel de l’avoir violée à la fin d’une soirée étudiante. Ce dernier, issu de la haute bourgeoisie intellectuelle parisienne, nie tout rapport sexuel contraint, en répétant que la jeune femme n’aurait pas dit « non ». Il finit par être mis en examen et jugé.

La salle du cinéma L’Arlequin se remplit très vite, preuve de la curiosité des étudiants pour ce film. Et pour cause : cette projection fait partie d’une série d’évènements organisée par Sciences Po Paris dans le cadre du nouveau dispositif de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, mis en place à la rentrée universitaire 2021. Car comme tous les instituts d’études politiques (IEP), l’école a été ébranlée en février 2021 par le mouvement #sciencesporcs : un afflux de témoignages sur Twitter pour dénoncer des viols et agressions sexuelles survenus dans leurs écoles. L’ancien directeur de l’école, Frédéric Mion, avait été contraint de démissionner dans la foulée, pour avoir dissimulé les soupçons d’inceste visant le politologue Olivier Duhamel, éminent professeur de l’école.

Une séance du film « Les Choses humaines », d'Yvan Attal
Une séance du film « Les Choses humaines », d'Yvan Attal - D.Bancaud/20minutes

« La zone grise a été inventée par les hommes pour se justifier »

Etienne, étudiant en 3e année, n’aurait raté cette soirée pour rien au monde. « J’envisage une carrière dans la justice et je m’intéresse forcément au traitement des violences sexuelles par les tribunaux. Et le fait que l’agresseur dans le film soit un étudiant de Stanford, qui éprouve un sentiment de pouvoir et de domination, m’interpelle. Toutes les grandes écoles, et pas seulement à Sciences Po, peuvent être concernées par des cas de violences sexuelles ». A quelques rangées de lui, Clara, étudiante en master affaires publiques, s’installe. « J’ai lu le livre et je l’ai trouvé très juste. Car l’agresseur ne comprend pas que ce qu’il a commis est un viol. Le fait que l’école nous sensibilise à ces questions est important. D’ailleurs, depuis la rentrée, il est prévu une formation obligatoire pour tous les étudiants sur le consentement, le harcèlement et les risques de sanctions en cas de violences sexuelles », explique-t-elle.

Mais pas le temps de discuter davantage, le nouveau directeur de Sciences Po, Mathias Vicherat, prend la parole et donne le ton de la soirée. « La zone grise a été inventée par les hommes pour se justifier », lance-t-il, avant de rappeler que la lutte contre les violences sexistes et sexuelles sera « une priorité » de son mandat. L’école de la rue Saint-Guillaume a d’ailleurs mis en place à la rentrée un nouveau dispositif de proximité pour la prise en charge des victimes, via la présence d’infirmières relais sur chaque campus, un service d’écoute externalisé, un référent violences sexistes et sexuelles…

« J’ai l’impression que les choses sont en train de changer dans votre génération »

Place désormais au film. Pendant la séance, plusieurs étudiantes se lèvent et quittent la salle. Des séquences ont-elles été insoutenables pour elles ? Certains dialogues du film restent en mémoire, comme « Qui ne dit mot ne consent pas, mais subit ». A la fin du film, la salle reste silencieuse un long moment. Clara ne regrette pas d’être venue : « Je pense que ce film peut changer la perception trop restreinte que les gens ont parfois du viol et provoquer une réelle réflexion, surtout chez les hommes ».

Etienne ressort aussi avec des pensées plein la tête : « L’agresseur est condamné, mais pas à de la prison ferme. Ce qui provoque des réactions. Car on idéalise la justice alors qu’elle n’est pas toujours réparatrice pour la victime ». Mélissa, fraîchement diplômée de Sciences Po, n’a qu’un regret : « Je pense que les étudiants qui ont vu le film se sentaient déjà concernés par la thématique. Mais ceux qui auraient vraiment besoin de se remettre en question ne sont pas venus, et on a vraiment du mal à les toucher ».

« Remplacer une violence par une autre ne sera pas un progrès »

C’est l’heure de la table ronde, à laquelle participent Karine Tuil, Yvan Attal, mais aussi Julie Fabreguettes, avocate au Barreau de Paris, et Geneviève Fraisse, philosophe de la pensée féministe. L’occasion pour eux d’aborder la notion de consentement, la définition juridique du viol, la difficulté pour une victime de porter plainte, le déni du crime par l’agresseur… Dans la salle, certains étudiants attendent avec impatience de prendre la parole.

« Ce qui est triste, c’est qu’on en vient à éduquer les hommes à ne pas nous violer. Les femmes évoluent dans la méfiance à leur égard. On est entourés d’agresseurs sexuels. Comment peut-on leur nuire à notre tour ? », interroge l’une d’entre eux. « Le fait de remplacer une violence par une autre ne sera pas un progrès social », lui répond Julie Fabreguettes. Karine Tuil essaye aussi de lui rendre un peu d’espoir : « J’ai l’impression que les choses sont en train de changer dans votre génération ».

« Ce n’est pas à nous d’éduquer les hommes »

Une autre étudiante prend la parole : « Les viols sont majoritairement commis par une personne dans l’entourage de la victime. Ce n’est pas à nous d’éduquer les hommes, on a atteint un point d’exaspération très fort », lance-t-elle avec colère. Un étudiant, membre de SOS homophobie, lui répond : « Quand je fais des interventions en milieu scolaire, je déconstruis des préjugés. Car ce n’est que par le dialogue qu’on arrivera à vivre dans un monde de respect ».

Sorti de la salle, Etienne veut aussi croire à un progrès possible : « A force de parler de ce sujet, les mentalités vont changer. La gouvernance des grandes écoles a aussi évolué sur ces questions ces dernières années ». « L’accompagnement psychologique et juridique des victimes par les écoles s’est beaucoup amélioré depuis #Sciencesporcs », commente aussi Mélissa. Et malgré le froid, les étudiants restent longtemps devant le cinéma pour débriefer le film et le débat. Trop d’émotions et de réflexions en tête.