Interdire la chasse le mercredi et le dimanche, « un bon début » pour certains, une mesure « liberticide » pour d’autres

VOTRE VIE VOTRE AVIS L’interdiction de pouvoir pratiquer le mercredi et le dimanche est avancée par les opposants pour limiter les accidents, une proposition qui suscite une vive opposition chez les chasseurs

Béatrice Colin
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Le fusil d'un chasseur lors d'une partie de chasse (Illustration).
Le fusil d'un chasseur lors d'une partie de chasse (Illustration). — Petr Sznapka/ AP /SIPA
  • Ces derniers mois, des accidents de chasse ont suscité une vive émotion au sein de la population, les victimes n’étant pas parmi les membres de la partie de chasse.
  • Après le lancement d’une pétition citoyenne, le Sénat s’est saisi du dossier via la mise en place d’une mission sur la sécurité à la chasse. Parmi les propositions de mesures, figure celle d’une interdiction de chasse le mercredi et le dimanche.
  • Une mesure plébiscitée par de nombreux randonneurs, qui ne se sentent pas en sécurité, mais rejetée par les chasseurs qui mettent en avant leur rôle de régulateur de la faune sauvage notamment. On a demandé à nos lecteurs s’ils étaient pour ou contre l’interdiction de la chasse le mercredi et le dimanche.

Après une série d’accidents, la chasse s’est invitée ces dernières semaines dans le débat public. Elle est même devenue un thème de la campagne présidentielle, le candidat d’EELV, Yannick Jadot, envisageant d’interdire sa pratique durant les week-ends et les vacances scolaires s’il était élu. Une proposition qui fait écho à celle mise sur la table par le collectif « Un jour un chasseur », créé par les amies de Morgan Keane, ce jeune de 25 ans tué d’une balle alors qu’il était en train de couper du bois chez lui.

Grâce à leur pétition citoyenne, lancée sur le site du Sénat et qui a franchi le cap des 100.000 signatures, elles ont obtenu la création d’une mission qui examinera « la question de la sécurité à la chasse ». Reçues ce mardi par les parlementaires, elles leur exposeront les mesures qu’elles défendent, notamment celle de l’interdiction de la chasse le mercredi et le dimanche. Une mesure qui suscite de vives et très nombreuses réactions, notamment ches nos lecteurs. 

« Chaque fois des personnes perdent la vie »

Dans un récent sondage de l’Ifop pour le JDD, 69% des Français se disaient favorables à une interdiction le week-end et durant les vacances scolaires. Certains iraient même plus loin, prônant une interdiction totale pour éviter tout accident mortel. Michelle est de ceux-là, ayant vécu un drame personnel il y a plusieurs années. « Il y a trente-sept ans mon papa s’est fait tuer à la chasse, il avait 53 ans. A l’époque pas de jugement pas de peine de prison… Depuis à chaque ouverture de chasse j’ai une forte appréhension car malheureusement chaque fois il y a des personnes qui perdent la vie et, en plus, juste à cause d’une personne qui va tuer des animaux », déplore-t-elle amère.

Ces accidents de chasse, qui font régulièrement l’actualité, ont creusé le fossé entre les Français sur cette question. En particulier lorsque la victime était étrangère à la partie de chasse. « Ces accidents sont dramatiques. Je m’en excuse car c’est mon rôle. Mais il y a très peu d’accidents en une année, ils sont très rares avec les non-chasseurs. On sait que l’accident peut arriver, le risque zéro n'existe pas. En vingt ans, on a divisé par quatre tous les accidents, qu’ils soient mortels ou corporels », a réagi début novembre le président de la Fédération nationale des chasseurs, Willy Schraen.

Une tendance confirmée à la fin du mois dernier par l’Office français de la Biodiversité (OFB) dans son bilan annuel. Selon l’établissement public, il y a eu 80 accidents de chasse au total durant la saison 2020/2021, dont 7 mortels, contre 39 mortels la saison précédente. Une accidentologie, qui concerne dans plus de 85 % des cas des chasseurs, en « constante diminution » depuis plus de vingt ans souligne l’OFB. Et de préciser que « le non-respect des règles de sécurité reste la première cause d’accidents de chasse ».

« Va-t-on interdire la voiture car elle tue ? »

L’association « Un jour un chasseur » estime pour sa part, que nombre d’entre eux ne sont pas déclarés. Celui qu’a vécu Henri avec sa petite famille l’a fait clairement basculer dans le camp des « pour » l’interdiction. Il y a quelque temps, il a frôlé le drame. Il s’était arrêté pour que sa femme puisse faire téter leur nourrisson. Quatre ou cinq minutes après vu un chasseur, « la portière de la voiture du côté de mon épouse était criblée de balles. Par chance, ce n’est que la voiture qui a été touchée. Le chasseur était en larmes mais le mal était fait », se rappelle-t-il, refroidi par cet incident. Un de plus pour les militants de l’arrêt de la chasse.

Mais pour ceux qui sillonnent en gilet fluo les bois le week-end, ce « loisir » est nettement moins dangereux que d’autres activités. « Rappelons qu’il y a plus d’accidents, de morts, dans des disciplines que nul ne remet en cause comme le ski, les noyades dans les piscines privées, voire les accidents de voiture, les accidents domestiques… Va-t-on interdire la voiture car elle tue ? », interroge Thibault, un chasseur pour qui, si des jours sans chasse venaient à être décrétés, cela s’apparenterait à « une mesure liberticide en contradiction avec notre constitution et ses textes fondamentaux ».

Liberté de randonner versus liberté de chasser

Une notion de liberté sur laquelle les pros et anti chasse s’opposent fermement. Pour Danielle, la fin de la chasse le mercredi et dimanche « serait un bon début ! ». « Pour un petit pourcentage de chasseurs qui empoisonnent nos forêts, combien de personnes sont privées de promenades dans la nature ? », interroge-t-elle. Une idée du partage des chemins et forêts entre leurs différents usagers qui revient régulièrement.

Catherine va souvent marcher au bois de Boissy à Taverny, dans le Val-d’Oise. Un jour elle s’est retrouvée sur un chemin piétonnier fréquenté, juste à proximité de champs privés où se déroulait une partie de chasse. « Notre présence et celle de nos chiens les dérangeaient et ils nous ont menacés « de buter un chien si on ne dégageait pas de là vite fait ». Je me suis sentie profondément impuissante et menacée car même s’ils étaient dans un terrain privé leurs fusils étaient bien braqués vers nous qui nous nous promenions sur un chemin accessible à tous », raconte-t-elle. Depuis, cette grand-mère évite cet endroit avec ses petits-enfants.

Régine, elle, a une maison au milieu des champs et chaque dimanche à partir de l’ouverture de la chasse « c’est l’angoisse, les chasseurs sont tout autour de chez moi ils effraient mes chiens et chevaux par leurs tirs ». Pour se protéger, elle a mis des panneaux autour de chez elle, leur demandant d’aller plus loin. « La plupart d’entre eux respectent mais certains nous narguent. C’est comme partout il y en a des bons et des mauvais », poursuit celle qui se défend d’être opposante par principe.

Des tensions que regrettent de nombreux adeptes de la chasse qui compte un peu moins d’un million de pratiquants en France. Pierre, un agriculteur de 36 ans, en fait partie. Randonneur régulier, pêcheur ponctuel, il est « fermement attaché à toutes ces pratiques ». Comme beaucoup d’autres, il va à la chasse le dimanche, la semaine il travaille « comme beaucoup de Français ». « La où je vis les chasseurs et les promeneurs se respectent et parfois même se confondent. Les néoruraux doivent aussi s’habituer aux traditions de campagne, et respecter les propriétés privées, tous les bois et tous les chemins ne sont pas publics », rappelle-t-il.

La majorité des forêts, « des espaces privés »

Et c’est un des arguments qui revient régulièrement pour défendre leur droit à la chasse. Pourquoi interdire alors que les chasseurs se trouvent la plupart du temps sur des terrains privés. « J’ai la chance d’avoir ma forêt et de garder plusieurs terrains de chasse. Je tolère le passage des gens sur mes terrains, je paye tous les ans les taxes foncières et forestières, personne ne demande mon avis pour rentrer chez moi. Malheureusement de plus en plus de personnes viennent voler du bois, des fruits, des champignons. La nature n’appartient pas à tout le monde, entre 75 et 85 % des forêts sont privées dans notre pays, 100 % des terrains agricoles le sont aussi », rappelle Flavien qui préférerait que les gens s’entendent au lieu d’interdire.

« La plupart des forêts domaniales, propriétés de l’Etat, ne sont pas chassées à tir les mercredis et dimanches. Ensuite, on parle maximum de 30 jours par an sur 365… C’est insignifiant », appuie Josselin. Emeline, chasseresse, juge aussi « disproportionné » d’interdire le mercredi et le dimanche. Mais, fatiguée du clivage stérile, elle se dit favorable, au cas par cas et en fonction du contexte local, d’interdire la chasse « un dimanche après-midi dans un milieu qui serait par exemple très touristique et fréquenté, et qui poserait des difficultés de cohabitation voir des problèmes de sécurité ». Elle aimerait aussi faire évoluer l’image des chasseurs.

La régulation du gibier (parfois issu de l’élevage)

Tout comme Christian, chasseur depuis ses 16 ans. Aujourd’hui âgé de 59 ans, ce viticulteur Bio chasse en battue et assure l’entretien de son territoire « qui profite à tous ». « Les densités de gros gibiers sont telles que la pression sur les forêts et surtout sur les cultures devient insupportable pour les agriculteurs. Les populations de gros gibiers posent d’autres problèmes et notamment de dangerosité sur les routes. Les accidents sont nombreux et sont parfois mortels. Mais on en parle moins », regrette celui qui vient de raccrocher son tablier de maire d’une commune des Hautes Corbières. En France, il y aurait ainsi 40.000 collisions chaque année entre des animaux sauvages et des voitures.

Un rôle de régulateur dans lequel un autre Christian ne se reconnaît plus. A 74 ans, ce Provençal se souvient que quand il a eu son permis de chasse à l’âge de 16 ans, « quand un sanglier était tué, c’était un événement ». « Aujourd’hui une battue en tue 100 à 150 en saison, alors que les surfaces de terres agricoles et cultivées, les bois ont diminué de façon dramatique. Aujourd’hui la chasse n’a plus rien de traditionnel. Sangliers, cerfs, chevreuils, perdreaux, faisans et autres ne sont que des produits d’élevage à des fins commerciales. La plupart des chasseurs sont des citadins. On chasse le sanglier et le chevreuil avec des armes de guerre qui ont des portées de plusieurs kilomètres », clashe-t-il.

Elever du gibier à des fins de chasse est en effet une réalité en France. Chaque année, la filière de producteurs élève environ 14 millions de faisans, 5 millions de perdrix ou encore 100.000 lapins de garenne, tous destinés à être relâchés dans la nature, que ce soit en métropole ou dans le reste de l’Europe. « Depuis plusieurs années on nous prend pour des idiots en parlant de chasse comme régulation. La vérité, c’est qu’une majorité de chasseurs désirent uniquement faire du tir sur cible vivante. La preuve c’est qu’un bon nombre d’animaux tué lors de ces massacres sont des animaux d’élevage », conclut Alain.

Deux visions de la chasse s’opposent donc, et semblent irréconciliables. Un débat clivant qui ne manquera pas d’être attisé au cours des prochains mois par les prises de position des candidats à la présidentielle.