Journée mondiale contre le Sida : « Il faudrait avoir un candidat séropositif à Koh-Lanta ou à Top Chef », plaide Superséro

INTERVIEW Le Niçois Nicolas Aragona, alias « Superséro » sur les réseaux sociaux, réclame plus de visibilité pour les personnes vivant avec le VIH afin de lutter contre les discriminations

Propos recueillis par Fabien Binacchi
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Nicolas Aragona totalise près de 50.000 abonnés sur TikTok
Nicolas Aragona totalise près de 50.000 abonnés sur TikTok — F. Binacchi / ANP / 20 Minutes

« On va t’insulter, te menacer, te dire que tu es sale ». Les mots sont durs. Nicolas Aragona se les adresse à lui-même. Dans le passé. Au jeune homme de 21 ans qu’il était en 2010, le jour de la découverte de sa séropositivité. Il se prévient des discriminations, des injures dont il sera victime. Mais rassure. « Aujourd’hui, tu n’es plus seul. Souviens-toi que c’est leur peur qui parle et relève la tête », lance le Niçois, filmé dans un spot de Santé Publique France diffusé à l’occasion de la Journée mondiale contre le Sida.

Comme deux autres personnes vivant avec le VIH, le trentenaire a accepté de témoigner « pour rendre visible » ce qu’il s’emploie à faire de son côté, déjà depuis plus d’un an, avec l’association qu’il a créé à Nice. Très présent sur les réseaux sociaux, « Superséro » démonte, souvent avec humour, les idées reçues sur les personnes séropositives et les encourage à témoigner. Il rappelle notamment qu’avec un traitement, le virus devient indétectable et ne peut plus se transmettre. Pour 20 Minutes, il raconte sa propre expérience et encourage à aller plus loin. Il réclame notamment aux producteurs de contenus audiovisuels d’inclure des séropositifs dans leurs programmes.

Nicolas Aragona

Comment s’est passée l’annonce de votre séropositivité ?

Suite à une rupture amoureuse, à 21 ans, je suis parti à Montréal pour m’y installer. J’ai attrapé une labyrinthite [une infection rare de l’oreille interne] qui m’a empêché de marcher pendant plusieurs mois. On m’a fait rentrer en France en urgence, on m’a rapatrié parce qu’on pensait que j’avais une méningite. Le remplaçant du généraliste n’a pas voulu m’annoncer le diagnostic. On a attendu des heures parce qu’on a été réorienté vers un CHU. Ça a été un peu chaotique. Il y a dix ans, c’était encore un peu n’importe quoi. La première chose qu’on m’a dite, c’est qu’il ne fallait pas que j’en parle. Moi, au contraire, j’en ai toujours parlé ouvertement. Et suite à ça, à Nice, il y a eu beaucoup d’insultes, de menaces. J’ai perdu beaucoup d’amis qui ont disparu du jour au lendemain. J’ai plus eu, quasiment, de relations sexuelles. Je me suis un peu recentré sur mes études.

Vous avez l’impression que les choses ont évolué à ce sujet ?

Je vois qu’à Nice, on commence enfin à faire des ateliers thérapeutiques pour accompagner les personnes à qui on annonce le diagnostic. C’est un protocole médical. Mais de ce point de vue, dans la grande majorité des cas, ça va. Avec les traitements, on arrive à vivre normalement et à avoir une espérance de vie comparable à celle d’une personne séronégative. L’accompagnement devrait être surtout juridique et social. C’est vraiment du point de vue des discriminations qu’il y a des problèmes aujourd’hui. Et, pour le moment, on n’a toujours pas d’associations qui se battent pour nos droits. L’accès aux prêts bancaires, les assurances, il y a encore plein de choses à revoir. L’Etat français nous interdit d’être pompier, policier, gendarme, ou de rentrer dans l’armée. Et ça, ce sont des vieilles restrictions qui datent d’il y a 30, 40 ans et qui n’ont jamais été remises à jour.

Comment faire avancer les choses plus vite, alors ?

On a beau faire des discours, tant qu’on n’aura pas de personnages séropositifs qui apparaissaient à la télé, dans des émissions, ça n’ira pas assez vite. Ce serait mille fois plus impactant de voir un candidat séropositif à Koh-Lanta ou à Top Chef que de faire 50.000 préventions avec des pancartes. On a besoin de réel et de concret, aujourd’hui. Il faut arriver à toucher des producteurs pour qu’ils incluent des personnes qui vivent avec le VIH dans leurs séries, comme ça a été fait dans Plus belle la vie, dans leur téléréalité.

Ce que vous dites, c’est que l’on voit beaucoup de séronégatifs encourager les autres à le rester, mais pas assez de séropositifs qui racontent leur vie avec le VIH…

Tout est une question de visibilité, effectivement. On fait beaucoup de prévention et tant mieux. Mais la prévention c’est l’avant. Le pendant et l’après, on ne le pense pas. On ne le voit pas. Toute l’angoisse qu’il y a autour du dépistage, on ne la pense pas non plus. C’est pour ça aussi peut-être qu’un quart des personnes séropositives apprennent qu’elles sont contaminées à un stade avancé. C’est absurde d’encourager les gens à se faire dépister sans leur dire ce qui va arriver si c’est positif. Tant qu’on n’a pas vulgarisé la chose et tant qu’on ne l’intègre pas pleinement à la culture, ça va être compliqué. Tant qu’il n’y aura pas de personnes séropositives dans les pubs, dans les séries, dans les films, il y aura toujours un énorme tabou. D’autant plus que la sérophobie vient aussi de la prévention.

C’est-à-dire ?

On l’a oublié, mais il y a quelques années, la prévention a tellement diabolisé la chose, l'a tellement pensée du point de vue de la séronégativité, que ça a mis à l’écart les séropositifs. Il y a un peu plus de dix ans, en Allemagne, on a eu une campagne qui comparait un séropositif à Hitler. D’autres mettaient en scène un scorpion ou une mygale. Aujourd’hui, il faut que les personnes infectées se réinvestissent dans la prévention. Mais c’est compliqué. On me dit à chaque fois : « Toi tu vas très bien, tu as tes traitements, tu ne vas pas râler ». Et j’en ai marre d’entendre ça. On vit d’autres souffrances. On vit la mise à l’écart, on vit la stigmatisation. Ce sont d’autres violences. On a 40 ans de bagage et d’histoire sur tout cas. Il faut que cela serve. C’est d’autant plus clair avec le Covid-19. Des crises sanitaires, il y en aura d’autres et il faut se servir de nos expériences à tous.

Cette sérophobie perdure aussi sur les réseaux sociaux où vous êtes présents ?

Sur TikTok [il comptabilise près de 50.000 abonnés et presque 900.000 likes], il y a 10 à 20 % de personnes qui sont très violentes. Beaucoup pensent qu’on est obligé de divulguer notre statut sérologique. Mais non, nous n’avons aucune obligation. La plupart du temps, on rencontre quelqu’un, on apprend à faire connaissance, à faire confiance. Et là, on en parle. Divulguer cette information à propos de quelqu’un d’autre est, en revanche, puni par la loi. Mais sur les réseaux, il y a quand même une grande majorité des gens qui est là pour nous écouter et qui est de notre côté. La nouvelle génération, surtout, est prête à être sensibilisée.

Il y a un manque de connaissance ?

Oui, et ça vient encore de la prévention. On sait depuis 2008 que lorsqu’on est traité et que le virus devient indétectable, on ne le transmet plus. Et on a pourtant mis des années à en parler. Les associations ont mis des années à oser le dire clairement, parce qu’elles avaient peur que ça mette leur action en porte-à-faux. Il faut que de plus en plus de séropositifs soient là pour le rappeler. Ça encouragera encore plus de gens à se faire dépister.