Crise aux Antilles : Ils regrettent que la Guadeloupe et la Martinique doivent « à chaque fois en arriver là » pour se faire entendre

VOTRE VIE VOTRE AVIS Même à 6.700 km, ces lecteurs et lectrices suivent attentivement les mobilisations de leurs concitoyens sur leurs îles, en espérant des jours meilleurs et plus égalitaires

Sélène Agapé
— 
Rassemblement en soutien aux personnels soignants contre l'obligation vaccinale au rond point Perrin, dans la commune des Abymes, en Guadeloupe, le 27 novembre.
Rassemblement en soutien aux personnels soignants contre l'obligation vaccinale au rond point Perrin, dans la commune des Abymes, en Guadeloupe, le 27 novembre. — ERIC DESSONS/JDD/SIPA
  • Un mouvement de grève générale contre l’obligation vaccinale et le pass sanitaire, sur fond de crise sociale, perturbe depuis plusieurs semaines la Guadeloupe ainsi que la Martinique.
  • Affrontements entre grévistes et forces de l’ordre, rassemblements, prises de parole, barrages… Les images affluent depuis les réseaux sociaux et les médias.
  • Nous avons demandé à nos lecteurs antillais, habitants de l’autre côté de l’Atlantique, comment ils vivent les événements. Nombreux comprennent les raisons de la colère, mais certains déplorent la « prise en otage » de leurs proches.

« La situation aux Antilles, c’est tout simplement une bombe à retardement qui a fini par exploser », estime Nicolas, l’un des nombreux lecteurs à avoir répondu à notre appel à témoignages sur les mobilisations en Guadeloupe et en Martinique, vues depuis l’Hexagone. Depuis plusieurs semaines, un mouvement de grève générale s’est déclaré dans les deux départements contre l’obligation vaccinale des soignants et le pass sanitaire.

Une contestation, émaillée de violences urbaines, qui a réveillé des tensions sociales plus anciennes, défendue par la majorité de nos lecteurs et lectrices, comme Sandra qui estime que les Antillais sont traités comme des « citoyens de seconde zone ». « La révolte est positive et nécessaire car après quatre mois de mobilisation et de demandes d’échange sans réponse des autorités, le passage à la vitesse supérieure était inévitable face à tant d’injustices et à politique de la sourde oreille », explique de son côté Curtis, Guadeloupéen. Si la majorité de nos lecteurs et lectrices condamnent les incendies et les agressions des forces de l’ordre et des biens privés et publics, ils ont été déçus de l’envoi des forces de l’ordre comme première réponse à la contestation.

« Invisibles aux yeux de l’Etat »

Fort taux de chômage, manque de formations, problème de transport et de mobilité, « des postes de cadres supérieurs attribués aux métropolitains depuis l’Hexagone », « un procès engagé contre l’Etat depuis des années sur le chlordéconedont le dossier est perdu »… Les raisons de la colère des Guadeloupéens et Martiniquais, citées notamment par Simone envers les pouvoirs publics, sont nombreuses. « Une pizza sans marque payée 2,80 euros en France hexagonale coûte plus de 5 euros en Martinique », s’exaspère-t-elle, en dénonçant aussi la vie chère, une problématique qui tiraille ces territoires depuis des années. « On n’existe que lors des élections présidentielles sinon on est complètement invisible aux yeux de l’Etat », regrette Sébastien, parti de la Martinique il y a vingt ans.

Beaucoup de nos lecteurs et lectrices guadeloupéens s’indignent des problèmes d’eau qui plombent le département, un comble en pleine crise sanitaire. Un sentiment partagé aussi du côté de Mayotte par Myriam et Hugues, tout aussi en galère et solidaires de leur compatriote antillais. « Qui peut dire qu’il est resté 30 jours sans eau courante » , témoigne Killian. Cet étudiant guadeloupéen à Toulouse s’attelle à illustrer le mécontentement sur son île à ses camarades de l’Hexagone, pas toujours au fait de l’actualité.

Et quid des proches sur place ? « Ils peuvent aller à la plage, ou voir leurs amis, la famille. Il y a en effet des barrages mais à des zones stratégiques, et ils sont contrôlés donc ils savent qui peuvent passer ou pas », décrit de son côté Sunny, originaire de la Guadeloupe. Même son de cloche chez Lyma, une cadre guadeloupéenne, partie en région parisienne faute d’évolution professionnelle, qui explique que les siens sont des habitués du mode « survie ». Elle déplore aussi le manque de vision pour l’avenir des politiques locaux, tout comme Alex qui les accuse de « dépenses inconsidérées » et de « projets peu cohérents ».

Ne pas prendre en otage la population

S’ils comprennent les revendications exprimées, d’autres de nos lecteurs ont peur pour leur famille et s’insurgent de la « prise en otage » d’une partie des citoyens et la mise à mal de l’économie locale. « Tout notre tourisme a souffert pendant la pandémie et là, alors qu’on a besoin de ramener le plus de gens possible pour la Noël, on présente notre île comme un lieu de guerre civile », nous écrit Jordan. Madoline s’inquiète pour sa famille au Gosier en Guadeloupe. « On peut faire la grève mais pas de cette façon. Je veux que les gens soient libres de leurs mouvements », explique-t-elle.

« J’ai la sensation que ces protestations ne seront pas entendues puisque l’on se trompe d’ennemis lorsque l’on fracasse les biens de nos confrères qui sont exactement dans la même galère. Et devinez ce qu’ils vont penser… que les Antillais sont des illettrés sauvages ! », s’agace Céline. Plus radical, Jocelyn pointe du doigt les « syndicalistes UGTG et le LKP, avec la complicité de certains hommes politiques qui ne veulent que l’indépendance de la Guadeloupe ».

Un faible taux de vaccination

Si les propos exprimés par nos témoins concernent principalement la crise sociale, certains la distinguent de la crise sanitaire. Face aux faibles taux de vaccination en Guadeloupe (36,39 % au 17 novembre) et en Martinique (40,3 % au 28 novembre) de la population, « comment mes compatriotes se montrent-ils responsables alors que les morts se comptent déjà par dizaines ? Quelles sont les autres solutions proposées », s’interroge Christophe. Mickael, un Martiniquais vivant à Paris depuis huit ans, abonde en ce sens en rappelant que « les infrastructures médicales et sanitaires sont constamment sous tension et encore plus qu’en Hexagone ». « J’ai espoir que la situation s’améliorera sur le long terme, mais je ne sais pas à quel prix… », ajoute-t-il.

Yves est plus pessimiste et craint que ce mouvement ne connaisse pas de réelles avancées comme celui de 2009. « Il va y avoir peut-être des morts, sûrement des laissés pour compte, beaucoup de rancœurs… et rien ne sera réglé », lâche-t-il, alors que les négociations pour sortir de la crise sociale ont tourné court entre syndicats et le ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu, lundi.

20 Minutes est partenaire de la première édition des Assises économiques des Outre-mer, organisée par le groupe Ouest-France sur le thème de « Les Outre-mer : des territoires d’innovation, des terres d’adaptation », qui aura lieu le 7 décembre 2021. Une journée consacrée aux territoires ultramarins qui comptent plus de deux millions de Français. Des territoires qui regorgent d’attractivité, d’opportunités et de perspectives d’avenir. Un événement 100 % digital et gratuit sur inscription.