« Il refuse de voir la réalité »… Eric Dupond-Moretti face au malaise des magistrats

MOBILISATION Le garde des Sceaux recevra ce vendredi des signataires d'une tribune de plus de 3.000 magistrats dénonçant leurs conditions de travail

Thibaut Chevillard
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Dans la tribune, les magistrats citent des audiences surchargées, des dossiers classés sans suite ou l'obligation de traiter des affaires de divorce ''en quinze minutes'' sans pouvoir donner la parole aux parties (illustration)
Dans la tribune, les magistrats citent des audiences surchargées, des dossiers classés sans suite ou l'obligation de traiter des affaires de divorce ''en quinze minutes'' sans pouvoir donner la parole aux parties (illustration) — DENIS CHARLET / AFP
  • 3.000 magistrats et une centaine de greffiers ont dénoncé la dégradation de leurs conditions de travail et le manque de temps pour traiter les dossiers, dans une tribune parue dans le quotidien Le Monde.
  • Si elle ne s’adresse pas directement à lui, les syndicats de magistrats dénoncent le « mépris » du garde des Sceaux qui avait récemment estimé que la justice était désormais « réparée ».
  • Pour tenter d’apaiser les tensions, Eric Dupond-Moretti doit recevoir plusieurs signataires de la tribune.

Après les avocats qui se sont mobilisés pour défendre leur secret professionnel, au tour des magistrats d’exprimer leur mécontentement. Dans une tribune publiée mercredi dans Le Monde, plus de 3.280 d’entre eux – sur 9.090 – font savoir qu’ils ne veulent « plus d’une justice qui n’écoute pas, qui raisonne uniquement en chiffres, qui chronomètre tout et comptabilise tout ». Audiences surchargées voire expédiées, arrêts maladie qui se multiplient… Les signataires dénoncent « une justice qui maltraite les justiciables, mais également ceux qui œuvrent à son fonctionnement, greffiers et magistrats ».

Les magistrats veulent « avoir les moyens de travailler », explique Céline Parisot, la présidente de l’Union syndicale des magistrats. Si la tribune ne s’adresse pas directement au ministre de la Justice, elle affirme que bon nombre de ses collègues se sont étranglés en l’entendant dire à Nice-Matin que la justice avait été réparée durant le quinquennat d’Emmanuel Macron et qu’il fallait désormais la moderniser (« Il a fallu réparer » ; « Après ce temps de la réparation, le temps est venu de la modernisation »).

Eric Dupond-Moretti rappelait au quotidien que le budget de la justice avait augmenté de 33 % depuis 2017, tout comme les effectifs (+ 850 greffiers et 650 magistrats). « Aujourd’hui, il n’y a plus de problèmes de ramettes de papier ou de stylos », observe-t-on dans son entourage.

Mais pour Céline Parisot, Eric Dupond-Moretti « refuse de voir la réalité de ce qu’est la justice aujourd’hui ». « Les personnels portent à bout de bras la justice et là, ils n’en peuvent plus. Ils n’en peuvent plus du mépris de ce ministère pour leurs conditions de travail », ajoute-t-elle.

« Les magistrats sont épuisés »

Son homologue du Syndicat de la magistrature, Katia Dubreuil, ne dit pas autre chose. « Les magistrats sont épuisés d’une part par leurs conditions de travail, d’autre part par la perte de sens que cela comporte de rendre la justice dans ces conditions. »

Il suffit, pour s’en rendre compte, d’assister aux audiences de comparutions immédiates. Pour absorber une petite partie de l’activité d’urgence, les magistrats jugent, des heures durant, parfois jusqu’à tard dans la nuit, des dizaines et des dizaines de dossiers. Il faut aller vite pour que la pile de dossiers posée devant le président commence doucement à diminuer.

Le gouvernement, à travers ses réformes successives, tente de « faire rentrer les "flux" de procédures dans une machine judiciaire qui n’a pas suffisamment les moyens de traiter toutes les affaires », résume Katia Dubreuil.

Pour nombre de magistrats, les Etats généraux de la justice, lancés le 18 octobre dernier, ne régleront pas les problèmes dénoncés dans la tribune. Ceux du tribunal de Lorient ont voté à l’unanimité une motion dans laquelle ils expriment leur refus de participer à ce qu’ils qualifient d'« exercice inutile et inefficace ». « La qualité de vie au travail, les conditions de travail, le budget de la justice… Aucun de ces sujets n’est évoqué dans le cadre des Etats généraux, ce qui met les collègues encore plus en rogne », regrette Céline Parisot.

Des annonces dans les prochains jours

Et la présidente de l’USM de relever : « Les sujets abordés, c’est comment on simplifie, comment on réorganise… Les collègues n’en peuvent plus, ils n’ont pas envie qu’on simplifie ou qu’on réorganise. Ils veulent juste qu’on leur foute la paix et qu’on leur laisse le temps de travailler. »

Pour tenter d’apaiser les tensions, Eric Dupond-Moretti doit recevoir ce vendredi, place Vendôme, « un certain nombre » de signataires : des magistrats du siège et du parquet, des juges d’application des peines et des juges d’instruction pour que cela soit « éclectique et représentatif », a-t-il expliqué sur LCI. Les syndicats, qui ne comptent pas en rester là, ont prévu d’organiser une conférence de presse à l’issue de cette réunion. « Il y aura des annonces dans les prochains jours », prévient déjà la présidente du Syndicat de la magistrature.