Naufrage de migrants : Pourquoi le drame dans la Manche était redouté depuis des semaines

DRAME EN MER Le 3 novembre déjà, plus de 1.000 migrants ont été secourus in extremis alors qu'ils tentaient de traverser la Manche

Caroline Politi
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27 migrants sont morts en tentant de traverser la Manche pour rejoindre la Grande-Bretagne
27 migrants sont morts en tentant de traverser la Manche pour rejoindre la Grande-Bretagne — Ben STANSALL / AFP
  • Vingt-sept migrants sont morts, mercredi, dans le naufrage de leur embarcation pour tenter de rejoindre la Grande-Bretagne.
  • Depuis le début de l'année 2021, le nombre de traversée de la Manche a explosé. 
  • Les réseaux de passeurs se sont professionnalisés.

Le drame n’a malheureusement pas surpris les professionnels. Mercredi, au moins 27 migrants, parmi lesquels sept femmes et trois adolescents, sont morts noyés au large de Dunkerque alors qu’ils tentaient de traverser la Manche pour rejoindre la Grande-Bretagne à bord d’une embarcation de fortune. « Cela faisait plusieurs semaines qu’on redoutait ce qu’il s’est passé hier, confie la capitaine de corvette Véronique Magnin, porte-parole de la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord. Ces derniers temps, nous faisons face à un nombre de départs inédit. Le 3 novembre, nous avons porté secours à plus de 1.000 personnes dans la journée, ce n’était jamais arrivé auparavant. » Ce jour-là, néanmoins, les corps de deux migrants avaient été repêchés sans vie et un troisième avait été porté disparu.

Mercredi, l’alerte est arrivée trop tard. C’est un pêcheur qui a repéré vers 14 heures, aux confins des eaux territoriales françaises, une dizaine de corps flottant dans une mer à 11 degrés. Tant du côté français que britannique, d’importants moyens, notamment deux hélicoptères et trois bateaux sont immédiatement dépêchés mais sur place seuls deux rescapés sont découverts : un Somalien et un Irakien, en hypothermie sévère mais dont le pronostic vital, n’est selon le parquet, plus engagé. Un drame qui n’a pourtant pas empêché d’autres candidats de tenter leur chance dans la nuit. « Au premier abord, les conditions pouvaient sembler propices, la mer était plutôt calme mais il soufflait un vent de nord-est glacial qui rendait cette traversée presque intenable », précise Véronique Magnin. Elle assure que « ce matin-là, certains ont fini par faire demi-tour. » Sur des radeaux de fortune, la traversée dure en moyenne entre 12 et 15 heures.

Une augmentation des départs par voie maritime depuis 2018

La Juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Lille a ouvert une enquête notamment pour « homicide et blessures involontaires » et « association de malfaiteurs ». « L’épave a été saisie et sera examinée pour éclaircir les causes du naufrage », a précisé la procureure. Selon nos informations, l’embarcation semi-rigide, était partiellement dégonflée lorsqu’elle a été saisie ce qui pourrait laisser penser à une crevaison. Cinq interpellations ont également eu lieu depuis mercredi, mais selon le parquet de Lille, celles-ci « n’ont pas de lien objectivé avec la procédure », contrairement à ce qu’indiquait le ministre de l’Intérieur.

« Ce drame illustre l’emprise grandissante des passeurs car, de toute évidence, des départs groupés de cette ampleur ne peuvent être l’œuvre que d’une filière organisée », déplore Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii). L’affaire illustre un phénomène grandissant : extrêmement marginales jusqu’en 2018, les traversées de la Manche ont explosé. Entre le 1er janvier et le 20 novembre 2021, 31.500 migrants ont essayé de rejoindre l’Angleterre par la mer, contre 15.000 en 2020. La sécurité renforcée autour du port de Calais associée à une baisse du trafic routier vers la Grande-Bretagne depuis la crise du Covid-19 et le Brexit ont poussé les filières à trouver de nouvelles voies. « Il y a un tel mirage autour de la vie en Grande-Bretagne que ces migrants sont prêts à tous les risques », poursuit le haut fonctionnaire.

Des réseaux de plus en plus organisés

Début septembre, Gérald Darmanin, dans une lettre envoyée à son homologue britannique, Priti Patel, expliquait l’augmentation du nombre de migrants traversant la Manche par une nouvelle « stratégie des passeurs » qui utilisent des bateaux « plus grands », pouvant accueillir jusqu’à 65 personnes, « au lieu des embarcations de fortune qui en transportaient une quinzaine entre 2019 et 2020. » Il évoque également des tactiques de « diversion », visant à envoyer des petits « bateaux d’appât » qui occupent les secours pendant que des embarcations plus grandes font la traversée.

Ces traversées ne sont pas, pour autant, plus sûres. Entre le 1er janvier 2021 et le 20 novembre, 7.800 migrants ont été secourus. La majorité des embarcations sont dites semi-rigides – « comme des énormes bouées en plastique », précise le porte-parole de la préfecture maritime – peu stables, encore moins lorsqu’elles sont surchargées. Pour faire face à cet afflux et éviter que la Manche ne se transforme en « cimetière », selon les mots d’Emmanuel Macron, la préfecture ne se concentre que sur les « cas difficiles ». « Si on voit un bateau qui semble aller bien, on ne va pas leur demander de faire demi-tour tout simplement parce que si on cherche à s’approcher, le risque de les faire chavirer est très grand. »

Malgré de multiples dissensions, le Premier ministre britannique, Boris Johnson, et Emmanuel Macron ont affiché leur volonté « d’intensifier les efforts conjoints pour empêcher ces traversées mortelles. » Sans préciser comment. Londres a notamment proposé à la France des patrouilles de police communes sur la côte française longeant la Manche. Une offre de services déjà rejetée par Paris avant le drame, pour des raisons de souveraineté…