Coronavirus : Le complotisme climatique se nourrit-il du complotisme sanitaire ?

CONSPIRATIONNISME La tentative de confiner New Delhi en raison de la pollution a entraîné tout un déferlement complotiste, reprenant le champ sémantique du conspirationnisme contre le coronavirus

Jean-Loup Delmas
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New Delhi sous la pollution et tout proche d'un confinement, illustration
New Delhi sous la pollution et tout proche d'un confinement, illustration — Ludovic MARIN / AFP
  • Lundi, la Cour suprême d’Inde a invité la capitale New Delhi à se confiner en raison d’un pic de pollution.
  • Une décision qui a agité la sphère complotiste, beaucoup évoquant une nouvelle dictature climatique, reprenant l’expression consacrée pour le coronavirus de dictature sanitaire.
  • Le complotisme sanitaire est-il en train de se propager à d’autres thématiques ?

Mardi, le gouvernement de New Delhi a prolongé la fermeture de ses écoles, décrété samedi 13 novembre, en raison de la pollution et a incité les habitants à rester travailler depuis chez eux jusqu’à nouvel ordre. Dès lundi, la Cour suprême du pays invitait la capitale de l’Inde à « un confinement pour cause de pollution ».

Cette actualité – quelques jours seulement après la COP26 – n’a pas échappé à la sphère complotiste. « Dictature climatique », « nous enfermer pour mieux nous contrôler », « population docile », « faux rapport »… Le champ sémantique utilisé rappelle celui déjà employé dans le complotisme contre le coronavirus, comme si le conspirationniste sanitaire pouvait s’étendre à d’autres thématiques.

Tentation et terreau fertile

Covid et réchauffement climatique ont des similarités : un mal qu’on ne voit pas et qu’on ne peut pas mesurer, contre lequel on ne peut rien faire à notre échelle, et qui est annonciateur de désastre pour l’ensemble de la société, dont potentiellement nous-mêmes et nos proches. « Les réponses complotistes sont les mêmes : ou il s’agit d’un mal moins dangereux qu’on ne le dit juste pour faire peur au peuple et le contrôler, ou c’est un mal créé de toutes pièces pour éliminer une partie de la population », synthétise Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’université de Paris ​en cultures numériques et expert du complotisme.

Autre point commun : ce sont deux évènements avec un lourd battage médiatique, a fortiori en ce moment entre cinquième vague et COP26. Marie Peltier, historienne et autrice d’Obsessions : dans les coulisses du récit complotiste (Inculte, 2018), explique : « Le complotisme ne prospère pas sur tous les sujets. C’est généralement ceux qui font l’actualité, et qui nous impactent et suscitent une certaine charge émotionnelle chez nous. »

Attention, un complotisme peut en cacher un autre

En réalité, le phénomène n’est pas nouveau et représente l’essence même du complotisme : se diffuser toujours plus. « Quand on commence à rentrer dans le complotisme, on reste rarement cantonné à une seule théorie ou un seul thème », rappelle Tristan Mendès France, reprenant la symbolique du doigt dans l’engrenage. Marie Peltier rajoute : « Le complotisme repose sur un logiciel commun : derrière la parole officielle et les faits, il y a une logique de mise en scène au profit d’intérêt caché. ​ »

De fait de ce logiciel commun, déclinable à chaque sous-catégorie, il est difficile de savoir quel complotisme engendre l’autre. Le complotisme climatique n’a d’ailleurs pas attendu le coronavirus pour exister, le climatoscepticisme penchant souvent vers la machination de chiffres truqués de la part des scientifiques pour une raison secrète. « Même Donald Trump, et ce avant le coronavirus, tenait ce genre de discours », appuie Tristan Mendès France. Les chemtrails, l’idée que la HAARP (High Frequency Active Auroral Research Program, observatoire de recherche américain voué à l’étude de la haute atmosphère) servirait à contrôler le climat, et autres théories de ce genre pullulaient déjà bien avant l’apparition du  Covid-19.

Une porte d’entrée mais aucune sortie

La porte d’entrée n’importe que peu de toute façon, tant le complotiste se généralise ensuite. « Il n’y a pas de portée d’entrée privilégiée – ni l’écologie ni le coronavirus – mais une fois qu’on rentre dedans, c’est généralement sans fin. Le logiciel entraîne sans cesse vers d’autres voies », indique Marie Peltier. D’autant plus que la tendance depuis l’élection de Donald Trump est à un complotisme « de synthèse », comme l’évoque l’historienne. A savoir qu’un seul complot global engloberait et expliquerait tous les événements du monde.

En conséquence, il est peu surprenant de voir les adeptes du conspirationnisme contre le coronavirus tomber ensuite dans le conspirationnisme écologique ou autre. « Même ceux qui sont seulement soi-disant antivaccin, il suffit de les interroger rapidement pour voir qu’ils ont de la défiance contre beaucoup d’autres choses », appuie Marie Peltier.

La vague de complotisme engendrée par le coronavirus lui survivra probablement, les conspirationnistes trouvant d’autres thèmes à investir. « Même à supposer que le coronavirus disparaisse totalement, la majorité de ceux tombés dans le complotisme pendant cette période le resteront », annonce Tristan Mendès France. Comme on l’a vu, c’est le propre du conspirationnisme de s’étendre. Et il ne rebrousse que rarement chemin.