#MeToo : « Sans les témoins, on ne peut pas faire d'enquêtes sur les violences sexuelles », estime la journaliste Marine Turchi

INTERVIEW Quatre ans après le lancement de #Metoo, la journaliste Marine Turchi décortique dans un livre-enquête le traitement judiciaire des affaires de violences sexuelles

Hélène Sergent
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Marine Turchi, journaliste à Mediapart a publié une enquête sur le traitement judiciaire des affaires de violences sexuelles.
Marine Turchi, journaliste à Mediapart a publié une enquête sur le traitement judiciaire des affaires de violences sexuelles. — Emmanuelle Marchadour
  • Journaliste pour Mediapart à l’origine de nombreuses enquêtes sur les violences sexuelles, Marine Turchi est allée à la rencontre d'acteurs de la chaîne pénale pour comprendre comment la justice française gère ces dossiers.
  • Dans son ouvrage, neuf affaires impliquant des anonymes et des personnalités connues viennent illustrer les dysfonctionnements auxquels sont parfois confrontées les victimes de ces violences.
  • Un livre précis et rigoureux, dans lequel les acteurs du monde judiciaire débattent et répondent aux critiques de victimes en quête de réparation.

« La justice nous ignore, on ignore la justice ! »Cette phrase, prononcée par l’actrice Adèle Haenel dans l’enquête publiée par Mediapart en novembre 2019, avait suscité un large débat. Deux ans après le mouvement #MeToo, Adèle Haenel exprimait publiquement ce que nombre de victimes de violences sexuelles pensaient alors. Jugées trop coûteuses, épuisantes moralement et physiquement, trop longues ou trop complexes, les procédures judiciaires propres à ces affaires ont fait l’objet de vives critiques.

« Mais ces critiques sont-elles véritablement fondées et justifiées ? », s’est interrogée la journaliste d’investigation Marine Turchi. Pour y répondre, elle s’est plongée dans la « machinerie judiciaire ». Refusant de mettre « sous le tapis » les critiques visant les médias, l’autrice signe un livre-enquête* dense et précis dans lequel les professionnels de la chaîne pénale débattent et s’interrogent. Un travail précieux d’introspection et de pédagogie.

Marine Turchi, journaliste à Mediapart.

Vous enquêtez depuis 2017 sur des affaires de violences sexuelles pour Mediapart. Pourquoi avoir choisi d’écrire ce livre maintenant ?

Après la publication de notre enquête autour du témoignage de l’actrice Adèle Haenel, j’ai constaté qu’il existait un fossé entre une partie de l’opinion publique qui critiquait la justice – voire ne l’envisageait même plus – et les pouvoirs publics qui, eux, n’envisageaient pas qu’on puisse refuser de porter plainte. J’ai voulu voir si cette défiance était fondée et justifiée. Comment la justice enquête-t-elle sur ces affaires ? Est-ce qu’elle se donne les moyens d’aller rechercher les preuves ? J’ai essayé de poser ces questions à plusieurs professionnels et de la manière la plus ouverte possible. L’idée, c’était de les confronter aux critiques que j’entendais régulièrement lors de mes enquêtes sur ce sujet.

Lors des révélations de l’actrice Adèle Haenel dans vos colonnes, aviez-vous mesuré la portée de son témoignage ?

On a fait plein d’enquêtes à Mediapart que je juge aussi importantes que celle-ci. Pour autant, certaines n’ont eu quasiment aucun écho. Donc je ne m’attendais à rien. Et je n’avais pas imaginé que son propos sur la justice déclenche un tel débat, et elle non plus, je pense. En revanche, en rencontrant et en interviewant Adèle Haenel, j’ai senti qu’elle portait une parole intelligente, construite, forte et rare. En France, dans le milieu du cinéma, le mouvement #MeToo est resté très taiseux. Sa voix était donc inédite. Je l’ai mesuré par l’avalanche de témoignages que nous avons reçus après la publication de cette enquête. Sur les 1.000 récits qui nous ont été envoyés en deux ans, près de 400 nous sont parvenus dans les trois mois qui ont suivi les révélations d’Adèle Haenel.

Dans votre ouvrage, vous analysez le rôle des médias dans ces affaires de violences sexuelles. Quel est-il ?

Le travail des médias, ce n’est pas le travail de la justice. La justice déclare des individus coupables ou non, va rechercher des preuves, pose des questions pénales et se demande s’il y a une infraction. Le travail des médias est différent. Nous faisons des enquêtes journalistiques, nous ne sommes ni procureurs, ni policiers, nous ne sommes pas des auxiliaires de justice. C’est dans notre charte éthique.

Mais là où le judiciaire dit parfois « Circulez, il n’y a rien à voir », les médias, eux, peuvent poser d’autres questions – déontologiques, éthiques, morales, politiques. Dans les affaires sur lesquelles j’ai travaillé, la question du pouvoir et de l’usage du pouvoir était centrale. Notre boulot de journaliste, c’est de révéler ce qui est caché, ce qui est étouffé, ce qui fait l’objet d’une omerta – quand cela relève de l’intérêt public, évidemment. Et c’est là-dessus qu’il faut faire de la pédagogie. Beaucoup de personnes estiment que ces affaires relèvent de la sphère intime. J’entends souvent des témoins me dire « Ca ne me regarde pas, c’est sa vie privée », alors qu’on ne parle pas de relations sexuelles consenties mais d’accusations de violences sexuelles.

Vous décortiquez aussi l’usage, de plus en plus répandu, de l’expression de « tribunal médiatique ». L’un de vos interlocuteurs, un historien, explique qu’il s’agit d’un terme « piégeux ». Pourquoi ?

Quand je réalisais des entretiens avec le monde judiciaire, je me faisais régulièrement interpeller à ce sujet. Certains acteurs estiment qu’au lieu de documenter de manière pédagogique ces sujets, nous jetons des noms en pâture. Je ne voulais pas mettre cette critique sous le tapis. Mais il faut savoir de quoi on parle quand on utilise ce terme de « tribunal médiatique ». Est-ce qu’on parle des réseaux sociaux ? Est-ce qu’on parle du journalisme d’opinion ou du journalisme d’information avec de longues investigations ? En utilisant cette expression, le risque, c’est de mettre sur le même plan un tweet et une enquête de six mois.

Parallèlement, le monde judiciaire est traversé par un débat autour de la présomption d’innocence. Ces révélations médiatiques remettent-elles en cause ce principe fondateur de notre droit ?

Certains estiment que ce principe est aujourd’hui menacé et d’autres qu’il est dévoyé. Ce que j’explique dans le livre, c’est que la présomption d’innocence est un principe judiciaire fondamental. Mais c’est un principe judiciaire. Il a donc lieu quand il y a une enquête judiciaire. Et quand il n’y en a pas, d’autres règles s’imposent. En l’occurrence, lorsqu’un journaliste écrit un article relatif à des faits de violences sexuelles, il est soumis à des règles déontologiques comme le respect du contradictoire, le nécessaire sérieux de l’enquête et la prudence. La présomption d’innocence n’est pas un principe absolu qui doit tout balayer sur son passage comme la liberté d’information ou la liberté d’expression. En janvier 2021, la Cour de cassation a rendu un arrêt très important qui est venu rappeler ce principe de proportionnalité entre liberté d’expression et présomption d’innocence.

Votre livre retrace neuf affaires récentes de violences sexuelles. Quels sont leurs points communs et pourquoi les avoir spécifiquement choisies ?

J’ai essayé de sélectionner celles qui illustraient un aspect du traitement judiciaire des violences sexuelles. Un aspect qui fait débat ou qui s’apparente à un dysfonctionnement. Cela peut être la longueur des procédures, la difficulté de parler face à des hommes de pouvoir, les stéréotypes autour de la « bonne » ou de la « mauvaise victime », la question de la preuve, de la prescription, etc. J’ai voulu aborder ces sujets de façon concrète en décortiquant des procédures de A à Z.

J’ai aussi choisi des affaires dans lesquelles les plaignantes étaient issues de classes sociales différentes et c’était important pour moi d’avoir une affaire avec des hommes victimes. On sait que la majorité des violences sexuelles touchent des femmes, mais il ne faut pas non plus invisibiliser les affaires qui concernent des hommes et qui viennent mettre à mal le stéréotype de l’homme en capacité de répliquer si on l’agresse.

Votre ouvrage se termine sur le rôle des témoins dans ces affaires. Quel est-il ?

Sans ces témoins, ces confidents, on ne peut pas faire ces enquêtes. Et c’est vrai aussi pour la justice. Je voulais finir là-dessus pour interpeller chacun et chacune d’entre nous. Comment réagit-on face à ces violences ? Je crois qu’on s’est tous et toutes interrogées à un moment dans notre vie sur ce point en se disant « Mince, là, vis-à-vis de ma collègue, de mon amie, de ma sœur, je n’ai peut-être pas eu la bonne réaction, j’ai peut-être minimisé ». Dans ces affaires, la majorité des gens estiment que ça ne les regarde pas, qu’ils ne doivent pas s’en mêler.

J’ai voulu donner la parole à la justice et aux policiers pour expliquer pourquoi c’est un devoir citoyen. Il faut sensibiliser à ces questions pour pouvoir alerter et être en mesure de témoigner quand la justice en a besoin. Il faut aussi rappeler que la dénonciation, ce n’est pas la délation. La délation, ça implique une intention de nuire. La dénonciation, c’est alerter sur une situation qui est inacceptable et nocive. En France, on a beaucoup de mal à faire cette distinction. Quand Emmanuel Macron prend la parole lors d’un discours sur les violences faites aux femmes en novembre 2017, il dit « Je ne veux pas d’une société de délation ». Mais on ne parle pas de ça ! On parle de mettre fin à des violences. On voit donc qu’il y a un travail de pédagogie à faire et la France est à mon sens très en retard sur ce sujet.

Faute de preuves, Enquête sur la justice face aux révélations #Metoo, Marine Turchi (Ed. Seuil).