Langue française : Pourquoi le pronom neutre « iel » suscite-t-il tant de crispations ?

GENRE L’apparition récente du pronom neutre « iel » dans le dictionnaire en ligne Le Robert a suscité la polémique, allant jusqu’à l’intervention du ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer

Jean-Loup Delmas
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Jean-Michel Blanquer s'en va en guerre contre « iel » et la neutralité des pronoms
Jean-Michel Blanquer s'en va en guerre contre « iel » et la neutralité des pronoms — Ludovic MARIN / AFP
  • Le pronom neutre « iel », censé évoquer équitablement tous les genres, est apparu dans le dictionnaire en ligne Le Robert il y a quelques semaines.
  • Une présence pas du goût de tous, puisque mardi, le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, s’en est vivement pris à ce choix du dictionnaire.
  • Pourquoi tant de remous pour un simple pronom ?

On peut être la cinquième puissance mondiale et s’écharper pour trois lettres. En cause, la récente inscription du pronom neutre « iel » – contraction neutre de « il » et « elle », notamment utilisée pour désigner les personnes non-binaires qui ne se reconnaissent pas exclusivement dans un genre, féminin ou masculin, ou dans aucun des deux – dans la version en ligne du  dictionnaire Le Robert. Depuis mardi, elle enflamme les débats, au point de voir intervenir le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer.

« L’écriture inclusive n’est pas l’avenir de la langue française. Alors même que nos élèves sont justement en train de consolider leurs savoirs fondamentaux, ils ne sauraient avoir cela pour référence », a tweeté le ministre, en partageant l’indignation du député LREM François Jovilet, qui y voit une attaque du « wokisme » et a écrit à l’Académie française.

Libération d’un discours anti-féminin

Comment un simple pronom peut-il susciter une telle levée de boucliers ? Pour Gwenaëlle Perrier, maîtresse de conférences en Sciences politiques à l’Université Sorbonne-Paris-Nord et spécialiste des questions de genre, ces débats, déjà vus il y a quelques années avec le point médian, permettent la libération d’un discours sexiste bien moins accepté aujoud’hui dans l’espace public : « Ces nouvelles expressions de langue permettent de ramener la parole anti-féminine. Car dans le débat sur le langage non sexiste, ce ne sont pas directement les groupes discriminés – femmes et minorités de genre - qui sont attaqués, mais seulement le féminin grammatical et les pronoms neutres. C’est un prétexte. »

Preuve en est, selon la chercheuse : ces indignations mobilisent « activement des acteurs traditionnellement antiféministes », tout comme un argumentaire déjà massivement employé contre les femmes : connotation sexuelle grivoise, procès en incompétence, ironie à outrance… Le thème de la protection des enfants – qui seraient selon certains incapables de maîtriser le « iel » ou le point médian – évoque quant à lui une rhétorique nouvelle contre les minorités, utilisé notamment lors des débats sur le mariage des personnes LGBT.

La dramatisation

Mais cela ne veut pas dire que l’ensemble de ceux qui critiquent le « iel » sont antiféministes, rappelle Gwenaëlle Perrier. « Juste que le débat public est gangrené par ces personnes, qui agitent des chiffons rouges au lieu de parler du fond ».

« Il suffit de voir Jean-Michel Blanquer qui parlait d’intersectionnalité lors du débat sur le point médian et d’universités gangrenées par la pensée décoloniale américaine, et qui aujourd’hui évoque le danger national du wokisme lors du "iel" », poursuit-elle. Une dramatisation des enjeux permettant d’automatiquement annuler « toute rhétorique de défense », selon l’experte.

Une langue sacrée

Autre élément pouvant expliquer une telle indignation, la sacralisation de la langue française. Le chercheur et spécialiste du sujet Mathieu Goux, de l’Université de Caen, décrypte : « La langue française est tenue en très haute estime, avec bien souvent une vision passéiste et l’idée qu’elle ne doit jamais changer. »

Ce sentiment est loin d’être récent, et Mathieu Goux évoque des contestations du même type dès le XVIIIe siècle : « Il y a toujours la crainte de ne plus comprendre la langue que l’on emploie, ce qui nous fait souhaiter le statu quo. Ce qu’on voit avec le « iel » ou le neutre aujourd’hui, on l’a vu il y a quelques décennies avec le verlan ou même l’argot. »

Evolution et constatation

S’ajoute à cela ce qu’on appelle en science du langage le sentiment épilinguistique : « Nous formulons tous et toutes des jugements par rapport à la langue et nous ne pouvons pas nous empêcher de la trouver bien ou mal formulée par autrui », vulgarise le chercheur.

Mais c’est le propre d’une langue « vivante » d’évoluer et de suivre les mœurs et leurs changements. C’est d’ailleurs la défense utilisée ce mercredi par Charles Bimbenet, directeur du Robert. S’il reconnaît que l’usage de ce mot est « encore relativement faible », il explique que depuis quelques mois, ses documentalistes ont constaté qu’il était de plus en plus utilisé. Une apparition dans le dictionnaire qui n’aurait donc rien d’idéologique ou d’un effondrement de la France, répondant juste à l’idée de suivre une évolution de la langue. Allez, on le rappelle, ce ne sont que trois petites lettres.