L’arrivée du pronom « iel » dans le dictionnaire Le Robert marque-t-elle un tournant sociétal ?

LANGAGE Le pronom non genré « iel » a fait son entrée dans le prestigieux dictionnaire, ce qui est loin d’être un détail

Delphine Bancaud
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Le dictionnaire évolue chaque année, avec des entrées et des sorties de mots.
Le dictionnaire évolue chaque année, avec des entrées et des sorties de mots. — Jason/SUPERSTOCK/SIPA
  • L’ajout, il y a quelques semaines, du mot « iel » dans l’édition en ligne du Robert, a créé la polémique.
  • Un évènement vécu comme une forme de reconnaissance par les personnes non-binaires.
  • Mais difficile de savoir si cette intronisation va permettre à ce mot de se diffuser dans la société.

« Iel, iels : Pronom personnel sujet de la troisième personne du singulier et du pluriel, employé pour évoquer une personne quel que soit son genre ». Une nouvelle définition qui a fait son entrée dans la version en ligne du prestigieux dictionnaire Le Robert il y a quelques semaines et qui fait particulièrement parler d’elle ces derniers jours. Cette contraction neutre de « il » et « elle » est notamment utilisée pour désigner les personnes non-binaires qui ne se reconnaissent pas exclusivement dans un genre, féminin ou masculin, ou dans aucun des deux.

Et si « iel » est entré dans le dictionnaire, ce n’est pas le fruit du hasard. « Chaque année, les dictionnaires choisissent d’introduire des nouveaux mots. Pour ce faire, l’équipe éditoriale étudie un corpus de textes : œuvres littéraires, articles, posts des réseaux sociaux… Si le nombre d’occurrences d’un mot est important, ce dernier est intégré au dictionnaire », explique Mathieu Goux, chercheur spécialiste de l’Histoire de la langue française. Or, « depuis quelques mois, les documentalistes du Robert ont constaté un usage croissant du mot "iel" », précise l’éditeur dans un communiqué publié ce mercredi. « La mission du Robert est d’observer l’évolution d’une langue française en mouvement, diverse, et d’en rendre compte », ajoute-t-il.

La porte d’entrée vers une meilleure inclusion ?

Une telle arrivée n’étonne pas Marc-Olivier Loiseau, chercheur spécialiste de l’Histoire de la langue. « Le Robert est reconnu pour sa modernité dans l’observation de l’évolution de la langue française ». Et l’éditeur n’est pas le seul à faire ce constat : en mai dernier, Instagram a annoncé que ses utilisateurs pourraient indiquer dans leur profil le pronom qu’ils souhaitaient voir utiliser pour les désigner. « Le pronom "iel" a été créé par des personnes non-binaires au sein de la communauté LGBTQ+ . Mais cette intégration au Robert est bien la confirmation d’un usage qui va au-delà du cercle des personnes concernées », estime Aline Laurent-Mayard, journaliste qui se définit comme non binaire*.

Le fait que « iel » soit intégré au Robert constitue surtout un symbole fort pour les personnes non-binaires. « Cela leur donne l’impression d’être prises au sérieux, que leur réalité est prise en compte par la société, qu’elles ne sont plus invisibilisées dans la société », souligne Aline Laurent-Mayard. Un avis partagé par Marc-Olivier Loiseau : « Cela peut ouvrir la discussion sur la non-binarité, comme cela a été le cas pour la féminisation des noms de métiers. Le fait d’en parler a entraîné des débats sur la place des femmes dans le monde du travail ». Et selon Mathieu Goux, cette démarche du Robert s’inscrit dans un mouvement sociétal plus global : « Ces dernières années, l’opinion publique s’est beaucoup plus intéressée à la non-binarité. Le fait qu’un tel pronom obtienne ses lettres de noblesse donne l’impression aux personnes qu’il désigne d’être enfin comprises ».

Difficile de connaître le devenir du mot

Reste à savoir si cette entrée dans le dictionnaire va booster l’usage de ce nouveau pronom. « Le fait qu’un mot soit repris dans un dictionnaire reconnu lui confère une légitimité académique, montre qu’il est suffisamment notable pour être référencé. Cela peut contribuer à sa meilleure diffusion, mais l’effet n’est pas automatique », indique Marc-Olivier Loiseau. Mathieu Goux se montre aussi prudent sur ce point : « Personne ne lit le dictionnaire. Donc ce n’est pas parce qu’un mot y figure qu’il est utilisé. En revanche, le fait que son introduction dans le Robert fasse réagir dans les médias va permettre de le faire connaître, et donc à certaines personnes de se l’approprier ».

Difficile aussi pour Aline Laurent-Mayard de prédire le devenir de ce pronom : « De plus en plus de jeunes ne se reconnaissent pas dans un genre précis et auront envie de l’utiliser. Et ils l’oseront peut-être davantage dans les années à venir. En même temps, les Français ont un rapport particulier à la langue française, qui est assez genrée. Les freins pour la voir évoluer sont importants, alors qu’en Suède ou aux Etats-Unis, les pronoms neutres sont souvent utilisés ». Le fait que « iel » fasse ou non son entrée dans d’autres dictionnaires sera par ailleurs le signe qu’il gagne du terrain… ou pas.

* Le Genre expliqué à celles et ceux qui sont perdu·es, Aline Laurent-Mayard et Marie Zafimehy, Buchet-Chastel, 19,50 euros.