Mal-logement : Pourquoi une telle hausse des expulsions de campements, bidonvilles et squats ?

PAUVRETE Les personnes ayant trouvé refuge dans des abris de fortune sont très souvent délogées, sans pour autant qu’une solution alternative ne leur soit trouvée

Delphine Bancaud
— 
Un bidonville à Marseille.
Un bidonville à Marseille. — Olivier Papegnies./ Fondation Abbé Pierre
  • Entre le 1er novembre 2020 et le 31 octobre 2021, quelque 1.330 expulsions de lieux de vie informels ont été recensées en France métropolitaine par l’Observatoire inter-associatif des expulsions collectives de lieux de vie informels.
  • « Une année record » en matière d’expulsions depuis la création de l’Observatoire, en 2019.

Des images difficiles à regarder. Les forces de l’ordre ont procédé ce mardi au démantèlement d’un campement d’environ un millier de migrants à Grande-Synthe (Nord). Une scène loin d’être rare, comme le souligne le rapport dévoilé le jour même par l’Observatoire interassociatif des expulsions collectives de lieux de vie informels, fondé par plusieurs associations parmi lesquelles Médecins du monde, la Ligue des droits de l’Homme, le Collectif Romeurope ou encore la Fondation Abbé-Pierre.

Selon ses calculs, du 1er novembre 2020 au 31 octobre 2021, 1.330 expulsions d’habitats de fortune (bidonvilles, campements, squats, tentes…) ont eu lieu en France métropolitaine, ce qui représente 172.000 personnes visées, ou encore 472 personnes expulsées par jour en moyenne. « Une année record, puisque ces chiffres sont en augmentation de 23 % depuis 2020 et de 15 % par rapport à 2019. On aurait pu croire que les pouvoirs publics seraient plus cléments pendant la crise sanitaire, ce n’est pas le cas. D’ailleurs, 292 expulsions ont eu lieu pendant les deux derniers confinements (celui du 30 octobre au 15 décembre 2020 et celui du 3 avril au 3 mai 2021) », commente Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation Abbé-Pierre.

« Certains lieux de vie sont expulsés quasi quotidiennement à Calais »

La grande majorité de ces opérations (77 %) concernent les villes du Calaisis (Calais, Marck, Coquelles) et de Grande-Synthe. « La France ne peut pas laisser les personnes exilées traverser la Manche, d’où la lutte contre leurs points de fixations qui se traduit par des expulsions. Certains lieux de vie sont expulsés quasi quotidiennement à Calais, et une à deux fois par semaine à Grande-Synthe, ce qui s’apparente à du harcèlement », explique Laurine Chabal, coordinatrice pour Human rights observers. La Gironde, l’Ile-de-France et la Haute-Garonne sont aussi concernées par ces expulsions, mais dans une moindre mesure.

Plus étonnant encore : la trêve hivernale n’a pas freiné le mouvement : « 64 % des expulsions ont eu lieu pendant cette période. Les températures froides ajoutent encore au drame de perdre son abri », indique Manuel Domergue. Les associations dénoncent par ailleurs la précipitation des décisions. Pourtant, une instruction interministérielle « visant à donner une nouvelle impulsion à la résorption des campements illicites et des bidonvilles » est parue en 2018. Un texte qui prévoyait certes la diminution de ces habitats de fortune, mais aussi d’« accompagner » les populations concernées « vers l’insertion dans la société française », ce qui suppose « un accès durable à l’emploi » et de « continuer à favoriser la scolarisation des enfants ». « Mais son application tient au bon vouloir des préfets », indique Manuel Domergue.

« Ce sont des moments traumatisants, notamment pour les enfants »

Conséquence, « seulement 4 % des expulsions font l’objet d’un diagnostic préalable, qui permettrait de prendre en compte leur situation et leurs besoins, alors même que l’instruction interministérielle de 2018 le prévoit. Et dans 91 % des cas, aucune solution de relogement n’est envisagée en amont. Pour les 9 % restants, ce sont des solutions précaires qui sont proposées, quelques jours en hôtel social, en centre d’hébergement d’urgence ou dans un gymnase », explique Manuel Domergue.

Outre la méthode, c’est aussi la manière dont sont pratiquées ses expulsions qui choque. L’arrivée des policiers au petit matin, la destruction des tentes, l’injonction à quitter les lieux le plus rapidement possible, et même parfois les atteintes physiques aux personnes. « Elles se voient traitées comme des délinquantes et 72 % d’entre elles perdent des affaires personnelles. Ce sont des moments traumatisants, notamment pour les enfants », estime Manuel Domergue. « Les migrants de Calais et de Grande-Synthe sont parfois placés dans des bus dont ils ne connaissent pas la destination, faute d’interprète pour leur expliquer », constate Laurine Chabal.

Un autre rapport enfonce le clou

Pour éviter de vivre de pareils moments, certaines personnes qui vivent dans ces habitats de fortune devancent les évènements et quittent elles-mêmes les lieux lorsqu’elles sentent la menace d’expulsion se rapprocher, après avoir reçu plusieurs visites des policiers. Ce qui les assure au moins de conserver leurs affaires personnelles. Le fait de perdre son abri, même s’il n’a rien de confortable, entraîne de lourdes conséquences pour ses habitants. « Notamment psychologiques. Cela conduit à des ruptures dans la scolarisation des enfants, des suivis médicaux… », observe Manuel Domergue.

Hasard du calendrier : ce rapport tombe le même jour que la publication de celui d’une commission d’enquête parlementaire sur les migrations. Il estime que l’État doit renoncer à la politique du « zéro point de fixation » sur le littoral nord, ce qui conduit à des expulsions de campements quasi quotidiennes, qui ont des conséquences « massives » sur le quotidien des migrants. De quoi faire bouger les lignes ?