Droguées au GHB à leur insu, elles ne veulent plus avoir cette « peur du viol »

VOTRE VIE VOTRE AVIS Les signalements d’intoxication présumée au GHB, touchant une majorité de femmes, se multiplient en France mais aussi chez ses voisins belge et britannique

Sélène Agapé
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(Illustration) Des personnes en boîtes de nuit.
(Illustration) Des personnes en boîtes de nuit. — Canva / Pexels / 20 Minutes
  • Une vague de témoignages d’étudiantes et de jeunes femmes droguées à leur insu au GHB (l’acide gamma-hydroxybutyrique), surnommé la « drogue du violeur », dans plusieurs villes françaises, submerge les réseaux sociaux.
  • Les associations étudiantes, établissements de nuit et services de police appellent à la vigilance et à la prudence face à la recrudescence des signalements.
  • Une majorité de lectrices nous ont raconté leur expérience et fait part de leur ras-le-bol de ne pas pouvoir passer de soirée sans crainte de se faire agresser.

La «drogue du violeur » est-elle en train d’empoisonner le monde de la fête ? Besançon, Tours, Paris, Grenoble, Montpellier, Strasbourg, Bordeaux, Nancy… Les témoignages d'intoxication présumée au GHB, touchant majoritairement des femmes, se multiplient dans les villes françaises. « Je me suis retrouvé à boire le verre qui était destiné à une amie au bar », raconte Julien, qui a répondu à notre appel à témoignages. « L’effet a été quasiment immédiat, quelques instants après avoir bu ce verre, je n’ai plus aucun souvenir », explique le jeune homme qui fêtait ses 20 ans ce soir-là.

Le GHB est un puissant psychotrope indolore, qui provoque des vomissements, des malaises et des pertes de connaissances. Zoé, elle aussi, n’a plus eu aucun souvenir de sa soirée d’Halloween dans une discothèque de Strasbourg. « Je n’arrivais pas à garder les yeux ouverts, j’ai fini par vomir et par rentrer chez moi en longeant les murs, accompagnée par des amis », témoigne la jeune femme. Le lendemain matin, elle n’avait toujours « aucun » équilibre « et une migraine intense ».

Alerte dans les soirées étudiantes

Du côté de la justice, le phénomène reste complexe et difficile à quantifier car le GHB disparaît dans le sang en 6 à 8 heures et entre 8 à 12 heures dans les urines. Mathilde en a fait l’amère expérience. « J’ai été victime de GHB lors d’une soirée étudiante. Quand je m’en suis rendu compte, je suis allée au commissariat mais ils n’ont pas pu prendre ma plainte car la drogue n’était plus présente dans mon corps lors des analyses de sang », déplore-t-elle.

A Grenoble, le procureur de la République a ouvert fin octobre une enquête préliminaire pour usage présumé de la « drogue du violeur » lors de soirées étudiantes après un signalement de la direction de Grenoble école management. Dans l’Oise, la gendarmerie appelle à la vigilance les fêtards et les fêtardes. « De plus en plus de personnes se font droguer à leur insu », indiquent les gendarmes sur leur page Facebook. « N’oubliez pas : soyez vigilant en toutes circonstances et sans modération ! », mettent-ils en garde.

Des « capotes de verre » pour faire face à l’insécurité

« Aujourd’hui, je suis effrayée à l’idée de retourner en boîte de nuit, car même en étant sobre j’ai eu des problèmes », nous confie Clara, qui a été droguée à son insu à deux reprises. La jeune femme s’insurge contre les politiques et représentants de l’autorité qui « arrivent à mettre la faute sur les victimes en disant que la consommation d’alcool est le problème », comme ceux tenus par la directrice de la sécurité publique de Meurthe-et-Moselle.  « Les boîtes de nuit devraient prendre leurs responsabilités. Mais malheureusement je pense qu’à l’heure actuelle la seule solution serait des boîtes uniquement féminines », lance-t-elle. Bouleversés et remontés par les témoignages de femmes droguées au GHB, des collectifs féministes ont lancé vendredi à Paris un mouvement de boycott des bars, clubs et autres lieux de la nuit.

Quelle solution pour faire face à ce fléau qui gangrène de plus en plus le monde de la nuit ? Plusieurs associations estudiantines et établissements comme la Salamandre de Strasbourg vont désormais distribuer  des « capotes » ou couvercles de verre destinés à empêcher l’intrusion d’une quelconque substance dans celui-ci. Par ailleurs, la boîte de nuit strasbourgeoise cherche à former son personnel « à la détection de comportements douteux au comptoir et dans la salle ». Autre proposition, l’association Inter’Asso Avignon invite les bars et boîtes de nuit à collaborer pour mettre en place des opérations de prévention et de surveillance pour endiguer le phénomène. Aux Etats-Unis, des étudiantes américaines ont lancé un vernis à ongles qui détecte les drogues susceptibles d’être utilisées par les violeurs, comme le GHB, le Rohypnol ou le Xanax. D’autres objets tels que des pailles sont encore à l’étude.

Effroi dans le reste de l’Europe

La France n’est pas un cas isolé. En Belgique, des témoignages de cas d’intoxications au GHB affluent également. Le compte Instagram@Balance_ton_bar relaie des récits anonymes de plusieurs participantes et quelques participants à des soirées, victimes de violences sexuelles après avoir été drogués à leur insu.

L’initiative a fait des émules dans l’Hexagone puisque des comptes dédiés aux villes de Lille, Paris, Grenoble, Nantes, Toulouse, Aix, Montpellier et Lyon ont été lancés. « C’est inquiétant de devoir toujours se méfier et avoir cette peur du viol quand on voudrait juste passer une soirée tranquille entre ami(e) s », nous écrit Chloé. « Quand pourrons-nous vivre sans peur d’être agressées ? », se demande-t-elle.

Chez nos voisins britanniques, l’inquiétude grandit au-delà du GHB après la recrudescence de témoignages d'étudiantes droguées sans le savoir par des injections à l'aide d'aiguilles hypodermiques. Depuis septembre, la police a déclaré avoir reçu 140 rapports sur des incidents impliquant des boissons droguées et 24 impliquant des piqûres.

Cette vague de signalement relance le débat sur la sécurité des femmes dans l’espace public et survient après deux affaires qui avaient suscité l’émoi outre-manche. En mars dernier, Sarah Everard, responsable marketing de 33 ans, avait été attaquée puis tuée par un policier alors qu’elle rentrait à pied chez elle dans le sud de la capitale. Sabina Nessa, une enseignante de 28 ans, a été tuée le 17 septembre alors qu’elle sortait de chez elle pour se rendre à un bar situé à cinq minutes à pied.

Les étudiantes et leurs camarades masculins préparent une série de boycotts des discothèques et bars, refusant de sortir un soir déterminé à l’avance dans chaque ville pour réclamer une meilleure protection. Une pétition a également été lancée pour demander au gouvernement de rendre obligatoire la fouille minutieuse des clients à l’entrée des boîtes de nuit.