Présidentielle 2022 : Pourquoi la précarité énergétique va devenir un thème de campagne

SOCIAL Un Français sur cinq est concerné par ce fléau, et cela pourrait encore s’aggraver avec l’augmentation à venir des prix de l’énergie

Delphine Bancaud
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Le prix de l'électricité va encore augmenter cette année, ce qui empêchera de nombreux Français de se chauffer à leur guise.
Le prix de l'électricité va encore augmenter cette année, ce qui empêchera de nombreux Français de se chauffer à leur guise. — Pixabay
  • L’accroissement de la précarité, la mauvaise qualité thermique de millions de logements et l’augmentation des coûts de l’énergie et des loyers sont les causes de la précarité énergétique.
  • En réaction contre ce fléau, 19 associations ou organismes impliqués dans la lutte contre l’exclusion ou le réchauffement climatique vont initier la première journée nationale de sensibilisation à la précarité énergétique, le 10 novembre.
  • Une manière de mettre l’accent sur ce sujet hautement sensible qui va s’imposer dans la campagne électorale.

A six mois de l’élection présidentielle, les prix de l’énergie sont plus que jamais un sujet sensible pour l’exécutif. Car l’histoire sociale de la France s’en souvient : c’est la hausse du prix des carburants qui avait été le déclencheur du mouvement des « gilets jaunes » fin 2018. Or, depuis le début de l’année, les tarifs réglementés du gaz ont augmenté de 57 % et le prix de l’électricité va croître de 4 % en février. Une envolée des prix de l’énergie évoquée ce jeudi par 19 associations ou organismes impliqués dans la lutte contre l’exclusion ou le réchauffement climatique, qui vont initier la première journée nationale de sensibilisation à la précarité énergétique, le 10 novembre 2021.

Car c’est un fait : de plus en plus de Français ont des difficultés pour chauffer correctement leur logement. « Aujourd’hui, 5,6 millions de ménages sont en situation de précarité énergétique. Cela représente 20 % des ménages et 12 millions de personnes touchées », informe Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé-Pierre. Et certains cas sont vraiment critiques : selon le Médiateur de l’énergie, 671.546 ménages ont subi l’intervention d’un fournisseur (suspensions, réduction de puissance) en 2019 à la suite d’impayés. Ces impayés ont d’ailleurs crû de 17 % par rapport à 2018. Et 280.000 coupures d’électricité ont été effectuées en 2019. Les chiffres de 2020, eux, ne sont pas parlants en raison de la crise du coronavirus et des mesures ponctuelles prises dans le domaine par le gouvernement.

Des conséquences sur la santé

Cette aggravation du fléau, Christophe Robert l’explique aisément : « On constate un accroissement de la précarité des ressources financières chez certains Français, une augmentation des coûts de l’énergie et une mauvaise qualité thermique de nombreux logements ». Selon Vincent Legrand, directeur général de l’entreprise de rénovation énergétique Dorémi, l’autre souci est que « les ménages propriétaires effectuent souvent des bouts de travaux de rénovation énergétique. Or, 75 % de ces travaux ne permettent pas de changer de classe énergétique. Pour qu’ils soient efficaces, il faut changer les menuiseries, la ventilation, isoler les murs… ». Ce qui correspond à un budget que beaucoup de Français ne possèdent pas.

Cette précarité énergétique a de nombreuses répercussions dans la vie des personnes qui en souffrent : « Elle peut entraîner une multiplication des maladies chroniques et un isolement social. Car on n’a honte d’inviter chez soi des amis dans un logement froid », poursuit Christophe Robert. Et son coût écologique est aussi très important, comme le souligne Anne Bringault, coordinatrice des programmes au Réseau action climat : « 20 % des émissions de gaz à effet de serre proviennent des bâtiments. Le fait de ne pas isoler bien les logements fait que la baisse des gaz à effet de serre n’est pas suffisante ».

Des aides existent pourtant

Le plus étonnant est le fait que les pouvoirs publics ne sont pas restés les bras ballants : un chèque énergie de 148 euros est versé chaque année sous condition de ressources à 5,8 millions de ménages modestes. D’autres aides peuvent aussi être délivrées par les centres communaux d’action sociale, les caisses de retraite ou d’allocations familiales, ainsi que par le Fonds de solidarité logement (FSL) piloté par les départements. Des soutiens variables selon les territoires. Autre aide possible : MaPrimeRénov', qui est destinée à financer les travaux de rénovation énergétique dans les logements.

Le Premier ministre, Jean Castex, a aussi annoncé en octobre une « indemnité classe moyenne » de 100 euros pour 38 millions de Français gagnant moins de 2.000 euros nets par mois. Les prix du gaz ont également été gelés jusqu’à la fin 2022, tandis que la prochaine hausse des prix de l’électricité, en février, sera, on l'a dit, limitée à 4 %.

Lutter contre le non-recours aux aides, un défi

Mais force est de constater que c’est insuffisant. « Il faut une politique plus offensive dans ce domaine et prévoir des aides d’urgence pour permettre aux ménages à payer leur facture », insiste Christophe Robert. Un avis partagé par le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, qui juge nécessaire d'« augmenter encore » le chèque énergie et de l'« élargir » à davantage de bénéficiaires. Quant à la CGT, elle suggère de « baisser immédiatement la TVA de 20 % à 5,5 % sur l’électricité ».

Mais tout n’est pas qu’une question de moyens, mais aussi de communication : « C’est difficile de se repérer dans la jungle des aides. Et certaines, comme MaPrimeRenov', ne peuvent être demandées que sur Internet, alors que la fracture numérique est bien réelle en France », note Jean-Pierre Goudard, co-président du CLER-Réseau pour la transition énergétique. Un constat qui rejoint celui d’une récente étude* de chercheurs de l’université de Grenoble-Alpes, qui montraient que 78 % des personnes interrogées ne connaissent pas les aides financières de rénovation thermique (crédit d’impôt, prime Renov') et 38 % ignorent celles pour alléger les charges d’énergie (Fonds solidarité logement, chèque énergie). Par ailleurs, la Cour des comptes a montré qu’en 2019, 25 % des ménages ayant reçu le chèque énergie ne l’avaient pas utilisé. D’où l’importance d’améliorer la connaissance des aides. « Il faut une simplification de ces aides et accompagner les ménages les plus précaires pour qu’ils s’en saisissent », estime Christophe Robert. Des suggestions que comptent bien présenter les 19 organisations aux candidats à la présidentielle…

* Etude menée par Antoine Rode, Rania El Fahli et Héléna Revil dans l’agglomération de Roanne (Loire), de mars à juillet 2020.