Harcèlement scolaire : Pourquoi les témoignages des célébrités sont si importants

EDUCATION Les témoignages de stars de la chanson ou d’acteurs ayant été victimes de harcèlement scolaire se sont multipliés ces dernières années, participant à la libération de la parole sur le sujet

Delphine Bancaud
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Les victimes hésitent souvent à témoigner du harcèlement scolaire qu'elles subissent.
Les victimes hésitent souvent à témoigner du harcèlement scolaire qu'elles subissent. — DURAND FLORENCE/SIPA
  • De nombreuses célébrités ont subi dans leur jeunesse les moqueries répétées de la part de leurs camarades et ont témoigné sur le sujet ces dernières années.
  • Ce jeudi, c’est au tour de la chanteuse-rappeuse Tessae de prendre le relais avec son livre Frôler les murs*, qui sort en librairie à l’occasion de la Journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire.
  • Son récit, et ceux d’autres personnalités, sensibilisent les élèves à ce fléau, incitent les victimes à parler, et les aident à se projeter dans un avenir plus souriant.

Quel est le point commun entre Rihanna, Bilal Hassani, Mika, Chimène Badi, Jessica Alba et Clara Luciani ? Le succès, la célébrité ? Pas seulement. Car avant d’être adulées par leurs fans, ces personnalités ont toutes été victimes de harcèlement scolaire. Une souffrance véhiculée par plusieurs biais selon les individus : insultes, coups, moqueries, mises à l’écart, humiliations…

Depuis une dizaine d’années, le nombre de témoignages de célébrités ayant été malmenées à l’école n’a cessé de croître. « Le plan de prévention lancé en 2011 par Luc Chatel, le premier ministre de l’Education à s’être emparé de la question, a permis de libérer la parole », estime Muriel Martin-Chabert, thérapeute au centre Le chagrin scolaire. « Le positionnement des stars a changé. Elles dévoilent davantage leur intimité qu’il y a dix ou vingt ans. En parlant de ce qu’elles ont vécu, elles se libèrent d’une partie de leurs souffrances. Elles savent aussi que leur parole a un poids dans l’espace public et peut influencer », explique aussi Florence Millot, psychologue pour enfants et adolescents.

« Bien souvent, les victimes ont honte de ce qu’elles vivent »

Ce jeudi, c’est au tour de la chanteuse-rappeuse Tessae de prendre le relais avec son livre Frôler les murs*, qui sort en librairie à l’occasion de la Journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire. Elle y raconte les remarques dégradantes sur son physique, les moqueries sur sa coiffure et sa pilosité… Jusqu’au jour où elle n’a même plus été capable de franchir la porte de son lycée.

Un récit au scalpel qui évoque la difficulté pour les victimes à se ressentir comme telles et à se rebeller : « Au départ, je pensais que c’était normal de subir de telles moqueries. J’avais accepté la hiérarchie que certains élèves avaient instaurée dans l’établissement. Je n’ai réalisé la gravité de ce que je vivais qu’au moment où j’ai été hospitalisée », explique Tessae à 20 Minutes. D’où l’intérêt de l’effet boule de neige que peuvent avoir ces témoignages de stars : « Bien souvent, les victimes ont honte de ce qu’elles vivent. Ces récits peuvent les encourager à parler à un parent, un surveillant, un enseignant… », estime Muriel Martin-Chabert. « Pour une victime, parler à un adulte, c’est montrer qu’elle est incapable de se défendre seule. La peur des représailles l’empêche aussi de dénoncer les faits. Mais si une star qu’elle admire lui recommande de le faire, cela peut la convaincre », ajoute Florence Millot. Tessae espère d’ailleurs que son livre saura libérer la parole : « J’ai 230.000 followers sur TikTok et 34.000 sur Instagram. J’espère qu’ils relayeront les messages que je fais passer dans mon livre », souffle-t-elle.

« Montrer les effets délétères du harcèlement à moyen et long terme »

La parole de célébrités ayant davantage de résonance dans le débat public que celle d’un anonyme, elle peut aussi contribuer à sensibiliser plus efficacement les agresseurs ou ceux qui pourraient le devenir. Leur faire prendre conscience que les moqueries répétées peuvent laisser des traces. Et donc les inciter à davantage contrôler leurs comportements. « N’importe quel enfant peut devenir harceleur, car il cherche à être populaire, parfois aux dépens des autres. Mais il n’a pas forcément conscience du mal aigu qu’il fait », commente Muriel Martin-Chabert. « Le fait d’entendre ou de lire le récit d’une star peut pousser les élèves témoins à davantage agir dans leur établissement, à prendre la défense des personnes attaquées », complète Florence Millot.

D’autant que tous les récits des stars évoquent les séquelles qui perdurent. A bientôt 20 ans, Tessae raconte ainsi être parfois envahie de « pensées intrusives ». « J’ai voulu mettre en lumière ce que j’ai subi car aujourd’hui encore, les moqueries qu’endurent certains élèves sont minimisées, comme si elles étaient normales. Or, elles laissent des traces durables, certains élèves se suicident. Ce qui prouve que le sujet n’est pas encore assez abordé dans les médias et dans les classes », explique la jeune femme. Un avis partagé par Muriel Martin-Chabert : « Les témoignages de célébrités sont très importants pour montrer les effets délétères du harcèlement à moyen et long terme. Dans un documentaire, notamment, l’humoriste Inès Reg se souvient de tous les mots qui ont été employés contre elle des années après. Preuve de la violence du choc qu’elle a subi. Le harcèlement peut entraîner des maladies psychiques, avoir des répercussions sur les relations amoureuses et sur la vie professionnelle », note-t-elle.

« On n’est pas condamné à être une victime »

Enfin, les récits de stars peuvent montrer aux victimes qu’un avenir plus rose les attend. « Cela peut avoir un effet thérapeutique. Car les victimes ont souvent l’impression qu’elles ont été agressées parce qu’elles faisaient partie des loosers. Qu’une star adulée ait vécu la même chose a un effet rassurant. Cela montre que le harcèlement peut toucher tout le monde et qu’une forme de résilience est possible », indique Florence Millot.

« Cela prouve que l’on peut avoir une belle vie en devenant adulte, que l’on peut prendre sa revanche sur les détracteurs », renchérit Muriel Martin-Chabert. C’est justement le message qu’a voulu passer Tessae dans son livre : « On n’est pas condamné à être une victime, l’espoir existe. J’ai voulu montrer que je m’en étais sortie grâce à l’aide de mes médecins, de mes proches et de ma passion pour la musique ».

Frôler les murs, Tessae, Wagram livres, 18 euros.