« Striketober » : La grève massive que connaissent les Etats-Unis est-elle possible en France ?

CONTESTATION D’importantes grèves secouent les Etats-Unis, des salariés réclamant de meilleures conditions de travail

Jean-Loup Delmas
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Des grèves massives se produisent aux Etats-Unis. Un phénomène reproductible en France ?
Des grèves massives se produisent aux Etats-Unis. Un phénomène reproductible en France ? — Ludovic MARIN / AFP
  • Les Etats-Unis connaissent un mois d’octobre marqué par des grèves massives, surnommé le « Striketober ».
  • Plus de 100.000 salariés américains se sont mis en grève, un niveau historique pour le pays. Ils réclament de meilleures conditions de travail suite à la pandémie.
  • Un tel mouvement peut-il arriver en France, qui connaît également une crise chez les travailleurs essentiels et les métiers pénibles ?

Les Etats-Unis secoués par une vague de  grèves. Plus de 100.000 employés, principalement des travailleurs dits « essentiels », ont cessé de se rendre au travail ces dernières semaines, éreintés par leurs conditions post-pandémie après les efforts fournis pendant la crise du coronavirus. Il n’en fallait pas plus pour faire naître le mouvement « Striketober », contraction de « strike » (grève) et « october » (octobre).

Une grève à la portée quasi-historique outre-Atlantique, ce genre de mouvement contestataire étant bien plus rare à Washington qu’à Paris. Ainsi, selon une comparaison internationale réalisée par l’institut économique de la fondation Hans-Böckler, on dénombre en France en moyenne 114 jours de grève par an pour 1.000 employés (dans le privé), contre seulement 6 aux Etats-Unis. D'après la chaîne CNN, il s’agit, pour la majorité des employés concernée, de leur baptême du feu en la matière. Mêmes causes, mêmes conséquences en France ? Notre pays connaît aussi son lot de travailleurs excédés par la crise du coronavirus. Le « Striketober » peut-il alors déferler sur la France ?

Différences fondamentales

C’est loin d’être une évidence tant les différences entre les deux Nations sont profondes.  « Aux Etats-Unis, le gouvernement est pro syndical et a plutôt tendance à se montrer encourageant sur ce genre d’action. Joe Biden a pris plusieurs fois position en faveur des syndicats, notamment contre Amazon », appuie Dennis Maillard, fondateur du cabinet de conseil en relations sociales et de travail Temps Commun et auteur de Indispensables mais invisibles ? Reconnaître les travailleurs en première ligne*. Illustration avec Alexandria Ocasio-Cortez, figure du parti démocrate, actuellement au pouvoir, qui a notamment retweeté en faveur du mouvement. « Le gouvernement français est beaucoup moins favorable et au soutien aux syndicats », sourit l’expert.

Par ailleurs, la protection sociale y est bien moins importante qu’en France. Apparues pendant la crise aux Etats-Unis, les aides se sont taries depuis septembre, note Stéphanie Villers, macro-économiste. Juste avant le début des grèves. « Les inégalités sont, de manière générale, bien moins grandes en France qu’aux Etats-Unis, grâce à une meilleure redistribution », poursuit-elle. En somme, les personnes précaires américaines auraient davantage de combats à mener.

La désertion française plutôt que la grève américaine

Autre différence : le mouvement est né aux Etats-Unis quelques mois après l’élection présidentielle, quand en France, ce vote aura lieu dans quelques mois. « On essaie d’abord de faire changer les choses par les urnes avant de se mettre en grève. Le fait d’être dans une année préélectorale devrait calmer les mouvements contestataires », soulève Dennis Maillard.

En France, la contestation des conditions de travail semble de toute façon prendre une autre voie, celle du départ. Le pays connaît en effet une pénurie de main-d’œuvre parmi les métiers à forte pénibilité, comme les serveurs et serveuses ou les infirmières et infirmières. L’économiste Albert Hirschman avait d’ailleurs théorisé le fait qu’en cas de dégradation des conditions de travail, l’employé avait trois solutions : « exit » (partir), « voice » (faire entendre sa voix) ou « loyalty » (la loyauté). Chaque pays a apporté sa réponse, selon Dennis Maillard : « Là où les Américains se font entendre par la grève, les Français sont soit dans la loyauté, comme au cœur de la crise du coronavirus, soit dans la désertion de ces métiers ».

Au nom des conditions de travail

« Ces métiers sont non seulement devenus trop pénibles et trop contraignants avec la crise, mais en plus, les employés se sont rendu compte que pour le même bas salaire, il existait des métiers beaucoup moins contraignant en termes de vie sociale et de loisirs », développe Stéphanie Villers. Aux Etats-Unis, la question est d’ailleurs moins sur les salaires – qui ont considérablement augmenté, pour tenter d’endiguer le problème – que sur les conditions de travail.

Des conditions bien moins favorables qu’en France, conclut l’économiste : « Les Américains précaires se battent pour ce que nous avons déjà : des heures limitées, davantage de congés payés, des week-ends… Ces travailleurs cherchent à ce que le pays tende vers un système où la prise en charge de la protection sociale de chacun est assurée par la collectivité ».

Bien sûr, le cas des « gilets jaunes », imprévisible trois semaines avant leur apparition, invite à la modestie en ce qui concerne la prémonition des mouvements sociaux. Il n’empêche, le combat mené côté américain semble moins inviter à l’apparition d’un « Striketober » en France qu’à l’arrivée de la Sécurité sociale aux Etats-Unis.

* Fondation Jean-Jaurès, Éditions de l’Aube, 2021.