Suicide de Dinah : « Notre voix peut changer le monde », témoigne Amir Fehri, harcelé à l’école

INTERVIEW Lui-même victime, il a écrit un ouvrage autobiographique quand il avait 14 ans sur ce qu’il a subi

Propos recueillis par Elise Martin
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Amir Fehri, 18 ans, vient de commencer ses études de médecine à Nice tout en continuant de remplir son rôle d'ambassadeur de la jeunesse créative pour la Ligue arabe
Amir Fehri, 18 ans, vient de commencer ses études de médecine à Nice tout en continuant de remplir son rôle d'ambassadeur de la jeunesse créative pour la Ligue arabe — E. Martin / ANP / 20 Minutes
  • A 12 ans, le tunisien Amir Fehri publiait son premier ouvrage. Six ans plus tard, il va sortir son sixième. Il est également ambassadeur de la jeunesse créative pour la Ligue arabe depuis ses 16 ans.
  • Aujourd’hui à Nice, il est étudiant en médecine mais continue ses actions internationales en portant les messages de paix, notamment au sujet de harcèlement scolaire, dont il a été victime durant son enfance et adolescence et sur lequel il a écrit un livre autobiographique.
  • Le projet d’école internationale pour les enfants réfugiés à Mossoul en Irak verra le jour « à l’horizon 2025 ». Ainsi, il veut transmettre à tous les jeunes un message d’espoir sur la façon de s’en sortir.

Arrivé en France en 2016 pour sa scolarité, Amir Fehri est un jeune tunisien de 18 ans qui vient d’intégrer la faculté de médecine à Nice. Des études qui lui prennent beaucoup de temps mais avec lesquelles il arrive à concilier ses autres activités, qui comprennent entre autres, celle d’instaurer la première école internationale en Irak ou de tenir son rôle d’ambassadeur de la jeunesse créative pour la Ligue arabe (une organisation régionale à statut d’observateur auprès de l’ ONU).

Sans oublier la publication « d’ici six mois » de son prochain livre qui raconte « tout ce qu’il a vu ces dernières années », notamment dans les milieux diplomatiques. Il signera ainsi son sixième ouvrage depuis ses 12 ans. Avec 20 Minutes, il revient en particulier sur les messages qu’il porte contre le harcèlement scolaire dans le monde entier depuis la parution de son roman autobiographique à 15 ans.

Comment avez-vous vécu l’histoire de Dinah, une jeune fille de 14 ans victime de harcèlement scolaire qui s’est suicidée au début du mois d’octobre ?

Depuis 2021, en France, il y a eu dix-huit mineurs qui se sont suicidés, victimes de harcèlement scolaire. C’est un problème constant. Même quand on en parle dans les médias, ça continue. Dans l’histoire de Dinah, j’ai reconnu des morceaux de la mienne. Comme le fait de ne pas oser porter plainte. On a peur que ça augmente le problème et on a la sensation que ça deviendra un événement interminable. On a aussi l’impression d’être fautif, d’être le responsable de ce qui nous arrive. Il faut en parler davantage, que ça devienne une priorité dans la sphère internationale. L’éducation doit sans cesse faire de la prévention, mais il est aussi nécessaire de faire prendre conscience à l’agresseur, les conséquences que ça engendre d’avoir de tels agissements et que la justice suive. Les jeunes ont besoin d’actions.

Comment, à votre échelle, est-il possible de faire évoluer ces problématiques ?

Ce que je dis beaucoup aux jeunes que je rencontre dans le monde entier, c’est que lorsqu’on est ambassadeur, il ne s’agit pas que de relations diplomatiques avec d’autres nations. On est ambassadeur d’une cause, on porte un message. En étant le « messager » de la jeunesse créative pour la Ligue arabe, je suis le porte-parole de tous les problèmes de cette jeunesse. De toutes leurs pensées. On en a beaucoup à nos âges mais elles n’ont pas forcément la considération qu’elles méritent. Alors, je me sers de ma position de jeune devant des responsables politiques pour rappeler aux gouvernements l’importance de ces préoccupations. À travers de tels événements liés à ma génération, j’aime également rappeler que j’étais une personne qui ne pensait jamais s’en sortir. Mais j’ai finalement réussi.

Comment y êtes-vous parvenu ?

Mes agresseurs s’en prenaient à moi parce que j’étais différent. Je parlais kurde en Tunisie, j’avais passé une classe alors que ce n’était pas commun dans le pays. J’ai changé sept fois d’école mais ça me suivait. J’ai décidé de me réfugier dans l’écriture. J’ai publié Harcèlement – Les journées mouvementées d’un écolier en 2018, à 15 ans, pour montrer que ce sujet n’était pas qu’un sujet d’adolescent mais que ça avait une place importante dans le monde adulte. Avec un petit facteur chance, la notoriété m’a aidé, car ça aurait pu être pire. On sait malheureusement que le harcèlement scolaire tue, mais il le fait de différentes manières. Ça a de lourdes répercussions sur l’avenir. La vulnérabilité qu’on acquiert peut déclencher du stress et d’autres maladies.

Quels sont les objectifs de votre combat ?

Je pense que le message le plus important à passer, en France ou ailleurs, c’est la puissance qu’on a quand on se rassemble entre jeunes. Je sais par expérience qu’il est difficile d’avoir de la crédibilité, mais de très grands projets peuvent naître sous l’impulsion d’instances neutres. On pensait que l’école internationale pour les réfugiés que je voulais créer à Mossoul n’était qu’un rêve d’enfant. Aujourd’hui, je suis soutenu par l’ONU et 1.200 élèves de la primaire à la terminale pourront obtenir un diplôme avec son ouverture à l’horizon 2025. Et ça se généralise, je vais en Côte d’Ivoire prochainement pour voir si c’est possible d’en installer une dans ce pays. Je ne sais pas ce que je ferai de ma vie, mais je sais déjà que notre voix peut changer le monde.