Coronavirus : Les patrons face aux lacunes de leurs salariés en télétravail

LANGUE FRANCAISE Selon une enquête, 76 % des employeurs « se trouvent confrontés quotidiennement aux lacunes en orthographe et en expression de leurs équipes »

Manon Aublanc
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Illustration d'une personne en télétravail.
Illustration d'une personne en télétravail. — Pixabay
  • D’après une enquête Ipsos pour Le Projet Voltaire, publiée lundi, 76 % des employeurs « se trouvent confrontés quotidiennement aux lacunes en orthographe et en expression​ de leurs équipes ».
  • Depuis le début de la crise sanitaire, et l’instauration massive du télétravail, les salariés ont délaissé les échanges face-à-face pour communiquer quasiment exclusivement par e-mails ou messagerie instantanée.
  • Pourtant, 90 % des employeurs estiment que la maîtrise de l’expression écrite est encore plus nécessaire qu’avant la crise du coronavirus.

« Au jour d’aujourd’hui », « malgré que », « voire même »… A la lecture de certains e-mails, un frisson parcourt le corps des employeurs. Et pour cause, selon une enquête Ipsos pour l’organisme de formation en orthographe Projet Voltaire, publiée ce lundi, plus de trois quarts d’entre eux assurent être confrontés quotidiennement à des problèmes d’orthographe et d’expression de leurs équipes.

Depuis le début de l’épidémie de coronavirus, et la mise en place massive du travail à distance, les communications par e-mail ou par messagerie instantanée sont de plus en plus nombreuses, entraînant leurs lots d’erreurs en matière d’orthographe, de grammaire et de syntaxe. Comment le télétravail a-t-il mis au jour les difficultés en orthographe et en expression de certains salariés ?

Des échanges toujours plus rapides

Les chiffres ne prêtent pas à sourire. Selon l’enquête Ipsos, 76 % des 2.500 employeurs interrogés dans toute la France « se trouvent confrontés quotidiennement aux lacunes en orthographe et en expression de leurs équipes ». Pour Mélanie Viénot, président du Projet Voltaire, ce phénomène s’est même accentué avec la crise sanitaire car « le télétravail, qui nécessite des facultés d’expression qui sont encore plus grandes, rend le sujet encore plus important pour les entreprises ». Pourtant, 90 % des employeurs estiment que la maîtrise de l’expression écrite est encore plus nécessaire qu’avant la crise du coronavirus, et 88 % estiment que c’est également le cas pour l’expression orale.

Slack, WhatsApp, Teams, GTalk… Depuis le début de la crise, les salariés sont nombreux à avoir échangé via les applications de messagerie instantanée. « Forcément, on a davantage utilisé ces canaux. On veut aller vite, on passe moins de temps à s’appliquer et on oublie parfois le contexte professionnel. Ce problème existait déjà avant, mais il a été décuplé avec le télétravail massif », explique Marie Planchon, gérante de Orthogagne, un organisme de formation spécialisé dans les écrits professionnels, qui estime également que les délais « de plus en plus courts » nuisent à l’orthographe. « Ces outils de messagerie instantanée ne sont pas nouveaux, mais avec le confinement, on n'a quasiment utilisé que ça, forcément, les erreurs sont davantage visibles qu’à l’oral », ajoute Emeric Dupuy, directeur d’Expression-Formation, un autre organisme de formation spécialisé dans la langue française.

Risque d’incompréhension

Entre les abréviations – « FYI : for your information » (pour votre information), « TBC : to be confirmed » (à confirmer) ou encore « ASAP : as soon as possible » (aussi vite que possible) –, les fautes de concordances des temps et les homonymes, certains salariés n’arrivent parfois même pas à se faire comprendre. « Abréger, ça peut marcher si on a une conjugaison irréprochable, sinon, notre interlocuteur va devoir demander plus d’informations car le message manque de clarté. Ça génère des messages en plus et c’est complètement contre-productif », estime Marie Planchon, qui alerte sur les risques d’incompréhension, de malentendu ou d’erreurs.

Et il n’y a pas que les messageries instantanées qui peuvent mettre les salariés en difficultés. Si une partie des échanges se fait sur ces outils, le reste se fait par e-mail, un canal de communication théoriquement plus formel. « Si vous avez la gymnastique de passer d’un e-mail à une messagerie instantanée, ça ne changera rien. Mais pour les personnes qui ont des difficultés en orthographe, le fait de jongler entre les deux peut être problématique », met en garde Emeric Dupuy, qui ajoute : « Parfois, les messageries instantanées peuvent cacher les problématiques orthographiques de certains salariés, mais ça se voit tout de suite dans les e-mails. »

Pour Aurore Ponsonnet, formatrice en orthographe et autrice de La boîte à outils de l’orthographe (2019), ces lacunes peuvent également s’expliquer par l’absence d’écriture manuscrite. « On se confronte beaucoup plus à l’orthographe quand on écrit à la main. Sur un ordinateur ou un téléphone, on est aidé par les correcteurs, les copiés-collés. A l’écrit, on anticipe davantage, on n’a pas envie de recommencer », analyse la spécialiste. « L’écriture manuscrite est une vraie aide pour travailler la mémoire orthographique. »

La crédibilité remise en cause

Et si l’orthographe est si importante pour les employeurs, c’est qu’un mauvais usage peut avoir « des répercussions très importantes sur la crédibilité et l’efficacité professionnelle des salariés, et par conséquent sur la réputation, la productivité et même la performance financière des entreprises. Un salarié peut être très compétent dans son domaine, mais s’il ne maîtrise pas l’orthographe, ça peut impacter son image et sa crédibilité », met en garde Emeric Dupuy.

Et les conséquences sont les mêmes pour l’entreprise. « Je donne souvent l’exemple de la boîte de conserve cabossée au supermarché. Entre celle-ci et une boîte en bon état, qui contiennent le même produit, le consommateur prendra toujours celle en bon état », poursuit Marie Planchon. « Certains managers sont obligés de reprendre les écrits des collaborateurs, donc ça impacte la productivité de l’entreprise », ajoute Emeric Dupuy.

Pourtant, avoir des lacunes en orthographe n’est pas synonyme de bêtise, tient à rappeler Aurore Ponsonnet : « Un salarié qui fait des fautes, on estime qu’il n’est pas sérieux, pas cultivé, pas rigoureux ou pas intelligent. Etre mauvais en orthographe, ce n’est pas une preuve de bêtise. L’orthographe est une matière qu’on ne peut jamais maîtriser à 100 %. »