Cerveau : « Je n’ai jamais d’image ni de son dans ma tête », raconte Charlotte, aphantasique

INTERVIEW Charlotte Langlais, 22 ans, a découvert qu’elle était aphantasique il y a un an. Un phénomène méconnu qui affecte la mémoire et la représentation mentale

Propos recueillis par Julie Urbach
— 
Charlotte souffre d'aphantasie, un phénomène mental méconnu — 20 Minutes
  • Cette étudiante nantaise n’arrive pas à imaginer les choses de la même manière que la plupart des gens.
  • Elle a écrit un livre et monté une association pour faire progresser la connaissance autour de l’aphantasie.

Charlotte Langlais, Nantaise de 22 ans, est aphantasique. Cette future professeure d’anglais, dont le cerveau ne fonctionne pas comme celui de la majorité des gens, a décidé d’écrire un livre et de monter son association pour rassembler tous ceux qui vivent avec cette particularité méconnue, difficile à décrire et à comprendre. Elle s’est confiée à 20 Minutes.

C’est quoi, l’aphantasie ?

C’est le fait de ne pas imaginer les choses de la même manière que la plupart des gens. Je n’ai jamais d’image, ni de son dans ma tête. C’est pareil avec les odeurs, les goûts, les touchers : j’ai une imagination aveugle. Si je vous demande de fermer les yeux et de penser à une pomme, vous imaginez sa forme, sa texture, le bruit quand vous croquez… Moi c’est impossible de faire ça, je ne vois rien, même pas un mot ! Je pense juste à une pomme.

Comment ça se passe pour la mémoire ?

Mes souvenirs ne sont pas impactés mais ressemblent à une liste mentale de faits et d’émotions. Par exemple, si je repense au Nouvel an de l’année dernière, je sais que j’étais à Londres, que j’étais heureuse, mais je n’ai aucune image de personnes avec qui j’étais, de musique que l’on a jouées… Pour les rêves, je ne sais pas trop comment, mais je sais que j’en fais, même si je n’ai aucune image.

Vous avez vécu 21 ans sans vous rendre compte de cette différence…

Je traînais sur Youtube et je suis tombée par hasard sur une vidéo l’an dernier. Je ne comprenais rien car jusqu’ici, je ne m’imaginais pas que des gens pensaient différemment ! Au début ça a été un choc, on ne trouve pas les réponses car il y a très peu de recherches. Je me suis mise à lire tout ce qui existait, et j’ai trouvé ça fascinant, même si aujourd’hui je ne peux pas expliquer tout ce qu’il se passe dans ma tête.

Que sait-on, sur le plan scientifique ?

Les chercheurs qui s’y intéressent disent que c’est un fonctionnement différent du cerveau. Pas un manque ni une défaillance, juste des neurones qui ne marchent pas pareil. Il vient d’être avéré que c’est héréditaire, d’ailleurs j’ai appris à ma mère et à mon oncle qu’ils le sont grâce au test de la pomme ! Ce mot, aphantasia, vient du grec « phantasia » qui veut dire images ou apparitions mentales. Il n’a été posé qu’en 2015. Entre 3 et 5 % de la population serait concernée mais à mon avis, c’est beaucoup plus.

A quoi ça sert de le savoir ?

J’ai expliqué plein de petites choses de mon comportement, par exemple le fait que je ne repère jamais les changements physiques : une coupe de cheveux, un piercing… Tout ce qui est artistique aussi, j’adore mais je suis très nulle : j’ai arrêté la guitare car je ne comprenais pas quand mon prof me disait d’entendre des notes dans ma tête pour les jouer. A l’école, ça allait sauf mon horreur pour les cartes de géographie, avec les couleurs, les flèches… Il faudrait que les méthodes d’apprentissage soient mieux adaptées. Moi, j’ai une technique bien à moi : je refais le cours comme si j’étais le prof, pour le revivre.

Il y a des points positifs ?

Je pense que je suis beaucoup plus ancrée dans le présent : le passé c’est hyper flou donc je m’y replonge rarement, et je suis incapable de me visualiser dans le futur. Du coup, je pars rarement dans mes pensées, car elles ne sont pas assez vivantes pour me faire décrocher d’une conversation. Je pense aussi que les aphantasiques vivent un peu mieux les ruptures ou les séparations, car à part via des photos ou des vidéos, et j’en prends beaucoup, on a moins d’images. La veille d’un événement stressant, je me dis que j’ai peur mais je n’ai rien de concret qui va me garder éveillée, ce qui fait que je m’endors très facilement.

Vous avez récemment sorti un livre et monté une asso…

Comme je ne trouvais que très peu d’écrits, j’ai fait un questionnaire pour mesurer les écarts entre les aphantasiques (trouvés via des groupes de discussion, notamment Reddit) et ceux qui ne le sont pas. J’ai reçu plus de 500 réponses ! J’ai autoédité mon livre sans aucune prétention pendant le confinement, dans l’espoir que des gens se reconnaissent. L’un d’entre eux, Matthieu, m’a contactée et on a beaucoup discuté du fait de faire connaître l’aphantasie en France. On a créé une association « Aphantasia club » et un compte Instagram. L’objectif est de faire avancer la recherche et de rassembler du monde. On reçoit déjà beaucoup de témoignages de gens, dont certains se sentent seuls et le vivent moins bien que nous.