Inceste : « Je n’ai rien dit pendant 34 ans... » A Nantes, une poignante réunion publique libère la parole

TEMOIGNAGES Les membres de la commission indépendante sur l'inceste se sont déplacés à Nantes, ce mercredi, un mois après le lancement de leur appel à témoignages 

Julie Urbach
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La Ciivise animait une réunion publique ce mercredi soir à Nantes
La Ciivise animait une réunion publique ce mercredi soir à Nantes — J. Urbach/ 20 Minutes
  • Des victimes d'inceste ont tenu à partager leur parcours, ce mercredi soir, lors d'une réunion publique organisée à Nantes.
  • Prescription, accès aux soins... Ces poignants témoignages ont soulevé de nombreuses questions.

« Ensemble, sortons du silence. » Inscrit sur une grande affiche au fond de la salle de la Manufacture des tabacs, le slogan de la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) semble devenir réalité, comme ce mercredi soir à Nantes. Une réunion publique, la première d’une longue série, était organisée par Edouard Durand et Nathalie Mathieu, les deux coprésidents de cet organe créé par l’État dont le but est de libérer la parole pour réformer les politiques publiques en matière de protection de l’enfance. « J’ai vécu l’inceste pendant plus de 13 ans », démarre au micro une quadragénaire, debout au milieu d’un public majoritairement féminin. « On était plusieurs dans la fratrie, on était vus comme des menteurs, poursuit-elle en essuyant une larme. Comment passer à autre chose quand on a vécu tout cela ? »

Alors que la commission avait prévu une présentation de son fonctionnement, ses membres se sont finalement rapidement effacés. Face à eux, un besoin fort et immédiat de parler, guidé par l’envie de se libérer d’un poids mais aussi par celle de faire changer les choses. « J’ai été la victime de mon frère à l’âge de 6 ans, et puis je n’ai rien dit pendant 34 ans, raconte une femme aux cheveux gris, aujourd’hui engagée dans une association. Je pense qu’il faut vraiment réinterroger la question de la prescription. » « Il faut lever cette putain de prescription, implore même un homme, dont la plainte contre son frère a récemment été classée sans suite (comme dans 70 % des cas), plus de 40 ans après les faits. Comment vouliez-vous que j’aille porter plainte plus tôt ? J’ai gardé tout ça pour moi pendant très longtemps… »

« J’avais 14 ans, j’étais une gamine dévouée… »

D’une voix rassurante, le coprésident de la Ciivise et ancien juge des enfants Edouard Durand adresse un sourire et quelques mots après chacun des témoignages, avant de passer la parole. « Nous ne nous interdirons aucun sujet, vous pouvez compter sur nous, assure-t-il, alors que de premières préconisations seront annoncées très prochainement. Nous avons déjà trois espaces de travail identifiés : le repérage des violences, le volet judiciaire, mais aussi les soins à apporter à des personnes chez qui la souffrance dure toute la vie. »

Edouard Durand et Nathalie Mathieu, coprésidents de la Ciivise, ce mercredi soir à Nantes
Edouard Durand et Nathalie Mathieu, coprésidents de la Ciivise, ce mercredi soir à Nantes - J. Urbach/ 20 Minutes

Sonia*, elle, espère que les lignes bougeront sur le plan de la prévention. La voix tremblante, cette maman de quatre enfants, vêtue de noir, a également voulu livrer son témoignage ce mercredi soir. « J’avais 14 ans, j’étais une gamine dévouée, mon beau-père a demandé que je lui mette de la pommade et a fermé les volets. J’ai senti que quelque chose n’allait pas mais j’ai dû me taire, pendant plusieurs années, souffle-t-elle. Aujourd’hui, il est décédé, c’est trop tard pour moi mais je voudrais savoir comment protéger mes filles… » « Peut-être que si on m’avait expliqué, dès l’école, que mon grand-père n’avait pas le droit de toucher mon corps… », s’interroge une autre participante.

Quelque 4.000 témoignages

Difficultés à trouver un professionnel à qui parler, parcours du combattant pour déposer plainte, la question de la reconstruction après un tel traumatisme semble elle aussi essentielle. Violée à l’âge de 4 ans par son instituteur, Juliette* raconte se battre « toute seule dans le noir depuis 20 ans » et vient « tout juste » d’accéder aux soins dont elle estime avoir besoin, après plusieurs années d’antidépresseurs et d’errance médicale ponctuée de douleurs psychiques et physiques en tous genres. « Ces soins existent, chaque enfant victime doit pouvoir en bénéficier, quel que soit son lieu de vie », promet Edouard Durand.

Quelque 4.000 témoignages ont déjà été recueillis depuis le lancement de la plateforme en ligne et du numéro de téléphone fin septembre. Le travail de la Ciivise, qui estime que 160.000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France, doit durer jusqu’en 2023. Ses prochains déplacements auront lieu le 19 novembre à Bordeaux et le 14 décembre à Strasbourg.

* Les prénoms ont été modifiés