Prix des carburants : Pourquoi les Français sont-ils si sensibles dès qu’on touche à leur voiture ?

AUTOMOBILE Le gouvernement s'inquiète d'une nouvelle gronde sociale à cause de la hausse du prix des carburants de voiture

Jean-Loup Delmas
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Des gilets jaunes en train de manifester, illustration
Des gilets jaunes en train de manifester, illustration — GAIZKA IROZ / AFP
  • Les prix de l’essence et du diesel atteignent des records en France cette semaine, poussant le gouvernement à agir.
  • Le spectre des « gilets jaunes » est encore dans toutes les mémoires de l’exécutif.
  • Les Français sont-ils réellement si révolutionnaires à propos de la voiture ?

Cette semaine, le carburant atteint des sommets en France. Le gazole a dépassé 1,55 euro le litre, alors que le SP 95 s’approche de son record de 2012. Cette flambée des prix, qui se rajoute à celle du gaz et de l’électricité, fait trembler l’exécutif. Sommé d’agir, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal a promis une mesure d’ici la fin de la semaine.

Le traumatisme des « gilets jaunes », de retour samedi dernier, est encore bien vivace. Fin 2018, à la suite de la hausse de la fiscalité sur les carburants, une gronde sociale avait explosé dans ce qui restera le mouvement contestataire le plus marquant de la décennie 2010 en France, faisant flancher la popularité d’ Emmanuel Macron comme jamais avant ou après.

Les deux France

La voiture reste un sujet très sensible pour les Français. Rien d’étonnant tant elle est essentielle pour une grande partie de la population, ne serait-ce que pour se rendre au travail ou aux courses : «  L’essence est un achat dont beaucoup ne peuvent pas se passer ni même le réduire. Voir les prix augmenter met donc en tension l’ensemble du pouvoir d’achat de toute une population », note Eddy Fougier, politologue et spécialiste des mouvements contestataires. A plus long terme, les Français savent également leur modèle, la voiture thermique, pratiquement condamnée à disparaître au vu de toutes les recommandations écologiques sur le sujet. Ce futur contribue là aussi à doper la sensibilité sur le sujet.

La voiture, c’est aussi une division entre deux France, ou plutôt deux populations : les urbains d’un côté, pour qui ce mode de transport n’est pas une nécessité – voire une hérésie tant en termes de temps de transport que d’écologie – , et les ruraux et périurbains, pour qui la voiture est essentielle. Quand le moindre commerce est à plus de trente minutes à pied, tout comme le lieu de travail (et parfois bien plus), et quand l’offre de transport en commun est dérisoire, la voiture s’impose.

Clivage hors politique

Ce clivage est d’autant plus complexe qu’il n’est même pas politique, il va bien au-delà : « Il parcourt différents courants politiques, ce qui le rend extrêmement peu maniable pour les politiciens », note Benjamin Morel, docteur en Sciences politiques à l’ENS. Il rajoute : « Les Français ruraux ou périurbains ont le sentiment d’être méprisés par les politiques. Il faut dire que les Français urbains ont un grand poids électoral car ils votent massivement, notamment aux élections secondaires, et que la plupart des politiques sont des urbains ».

Or, on l’a vu, l’un des principaux clivages entre les deux, c’est justement la voiture. En octobre 2018, Benjamin Griveaux, à l’époque porte-parole du gouvernement, déclarait que « Wauquiez, c’est le candidat des gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel », une phrase censée rabaisser son adversaire politique, mais qui fut perçu comme le mépris de certains politiques pour la voiture et les non-urbains.

Touche pas à mon coffre

Si la voiture rend les Français aussi susceptibles, c’est qu’au-delà d’une dépendance, elle incarne aussi une valeur et un idéal : celui de la liberté et de pouvoir se déplacer où on veut quand on veut. « S’attaquer à la vitesse en voiture ou laisser le prix de l’essence monter donne le sentiment de s’attaquer à la liberté individuelle, à toucher au mode de vie des gens », rajoute Eddy Fougier. Sans compter que la voiture est un bien de transport personnel, « on estime ne pas avoir de compte à rendre et être indépendant. »

Même analyse chez Benjamin Morel, pour qui la voiture représente à la fois un mode de valeur, l’affirmation d’un statut social mais également une manière de se projeter au monde. « Il y a donc quelque chose d’intime et de personnel dans la voiture, qui fait qu’on a du mal à y accepter les intrusions de l’Etat », rappelle le docteur.

De quoi nous assurer un retour des « gilets jaunes » ? Pas certain selon Eddy Fougier, qui rappelle que prévoir les contestations sociales est une science bien inexacte. Mais l’occasion tout de même pour le gouvernement de vite éteindre l’incendie sur un sujet particulièrement brûlant.