« La crise sanitaire a été un crash-test pour les couples qui allaient déjà mal avant », estime Jean-Claude Kaufmann

« 20 MINUTES » AVEC... Désir de rencontres, libido, envie de se projeter avec l’autre ou de le quitter… Le sociologue spécialiste du couple Jean-Claude Kaufmann analyse toutes les facettes de la vie sentimentale après un an et demi de crise du Covid-19

Propos recueillis par Delphine Bancaud
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Jean-Claude Kaufmann à Paris, en octobre 2021.
Jean-Claude Kaufmann à Paris, en octobre 2021. — Laurent Vu / Sipa pour 20 Minutes
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • À l’occasion de la sortie de Ce qu’embrasser veut dire*, le sociologue spécialiste du couple Jean-Claude Kaufmann analyse la manière dont les relations sentimentales des Français ont évolué depuis l’arrivée du Covid-19.
  • Une crise révélatrice de ce qui n’allait pas dans le couple, mais qui a aussi fait émerger un nouveau romantisme chez certains.

Des rencontres plus difficiles pour les célibataires et une promiscuité dangereuse pour les couples. La crise sanitaire a bouleversé la vie sentimentale des Français. Dans Ce qu’embrasser veut dire*, qui vient de sortir en librairie, le sociologue du couple  Jean-Claude Kaufmann décrit la solitude émotionnelle et physique que beaucoup de Français ont vécue au plus fort de la crise du coronavirus. Mais aussi les nouvelles aspirations sentimentales de nos contemporains dans cette période de retour à une vie plus normale. Pour 20 Minutes, il analyse ce qui a changé dans nos relations amoureuses.

Vous écrivez qu’au plus fort de la crise du Covid-19, « le baiser respirait trop un parfum de mort, il fallait oublier l’amour ». Quels ont été les effets de cette absence de tendresse pour ceux qui l’ont subie ?

Cette crise a révélé des attentes de baisers et de caresses très différentes selon les personnes. Pour une minorité d’entre eux, cela n’a pas été une grande souffrance, car ils n’avaient pas des besoins affectifs très grands. Mais pour la majorité d’entre nous, le manque de contact physique a été ressenti très durement et rendait la vie très difficile à vivre.

Selon vous, la crise du Covid-19 a accéléré la tendance d’une société sans contact physique. A-t-elle été l’occasion pour certains d’expérimenter l’amour à distance (en ligne, au téléphone, par écrit) ?

Parallèlement à l’explosion du télétravail, le téléamour s’est beaucoup développé. Avec certains effets positifs, car les échanges en ligne sont beaucoup plus libres ; on se lâche davantage derrière un écran ou au téléphone et des jeux érotiques à distance peuvent donner du plaisir.

Mais au bout d’un moment, ceux qui l’ont beaucoup pratiqué sont arrivés à saturation. Ils ont éprouvé un écœurement face au virtuel et ont requis la présence de l’autre, le toucher.

Plusieurs études montrent que la pratique de la masturbation a progressé chez les femmes pendant cette période. S’est-elle installée durablement dans leur vie sexuelle ou a-t-elle été considérée comme un pis-aller ?

La crise du Covid-19 a été un accélérateur de tendances. La diminution des possibilités de rencontres et de relations sexuelles a conduit des femmes qui se masturbaient peu ou pas à le faire davantage. Et même si, depuis la levée des restrictions sanitaires, certaines d’elles ont pu reprendre des relations sexuelles avec un partenaire, la masturbation est restée pour elles une pratique sexuelle d’appoint. Notamment pour compenser ce qu’il y a d’insatisfaisant dans la sexualité partagée.

Jean-Claude Kaufmann à Paris, en octobre 2021.
Jean-Claude Kaufmann à Paris, en octobre 2021. - Laurent Vu / Sipa pour 20 Minutes

Depuis la levée des restrictions sanitaires au printemps, certains célibataires ont-ils du mal à retourner au contact des autres ?

Oui, car certains réfléchissent aux risques sanitaires que présentent les rencontres et ont tendance à les limiter. Par ailleurs, ils ont perdu l’habitude d’aller vers l’autre, ont vécu au ralenti, ce qu’ils ont trouvé reposant. S’abandonner devant quelqu’un représente désormais un risque trop énorme pour eux. Ils préfèrent rester dans leur cocon rassurant, plus confortable psychologiquement, même si la vie est plus terne.

A contrario, beaucoup d’autres, notamment les jeunes, n’ont-ils pas envie de multiplier les rencontres, de reprendre une vie sexuelle très intense pour rattraper le temps perdu ?

On se demandait si cet été, des fêtes effrénées auraient lieu, avec de multiples aventures à la clé. Mais force est de constater qu’il n’y a pas eu de frénésie sexuelle post-couvre-feu. Certes, beaucoup de Français ont éprouvé un désir de rattrapage concernant leur vie sexuelle, mais la peur du Covid-19 les a empêchés de se lâcher totalement.

Concernant les couples constitués avant la crise sanitaire, vous écrivez que pour certains, la crise sanitaire les a ramollis, a fait s’effondrer leur libido.

Avec le télétravail et le fait de passer plus de temps chez soi, la vie sexuelle aurait pu être plus intense et certains prédisaient même un baby-boom, un an après le premier confinement. Il n’en a rien été, car certains couples se sont laissés aller. On se lavait moins, on restait en pyjama, on suscitait moins le désir. On s’est laissé couler pour un temps, d’où une baisse de la libido. Le retour à la normale est progressif.

A-t-elle été le révélateur de ce qui n’allait pas ou le déclencheur d’une crise de couple ?

Les deux. La crise sanitaire a été un crash-test pour les couples qui allaient déjà mal avant. Le fait d’être 24h/24 ensemble, de télétravailler tout en faisant l’école à la maison… Le cocktail était explosif. Pour les autres, les confinements et les périodes de couvre-feu ont révélé les failles dans le fonctionnement.

Les séparations se multiplient-elles depuis la fin des restrictions sanitaires ou sont-elles différées, notamment en raison de problèmes financiers liés à la crise ?

C’est difficile à mesurer pour l’instant. Si des séparations ont eu lieu dès la levée des premières restrictions sanitaires au printemps, d’autres mettront plus de temps à se réaliser. Car même si les failles dans le couple sont apparues clairement au plus fort de la crise sanitaire, prendre la décision de quitter l’autre est un processus lent. Il faut d’abord s’imaginer un départ possible et trouver le courage de quitter l’autre.

Comment certains couples affectés par cette période parviennent-ils à retrouver une nouvelle jeunesse ?

En considérant que ce qui dysfonctionne dans leur couple n’est pas toujours de la responsabilité de l’autre. Pour rectifier le tir, il faut commencer par un travail d’introspection et se remettre en cause. Certains y parviennent seuls, d’autres passent par une thérapie de couple.

Jean-Claude Kaufmann à Paris, en octobre 2021.
Jean-Claude Kaufmann à Paris, en octobre 2021. - Laurent Vu / Sipa pour 20 Minutes

La crise a-t-elle aussi permis pour certains de remettre les pendules à l’heure ou de renforcer la relation ?

Oui, car certains couples ont su faire le dos rond quand les tensions familiales surgissaient. Ils sont arrivés à se soutenir mutuellement, à ne pas trop se critiquer. Le simple fait de traverser la crise sans qu’il y ait trop de heurts leur a permis de sortir renforcés de cette période.

Va-t-elle engendrer de grandes décisions (cohabitation, mariage, enfant…) pour ces couples heureux ?

La crise sanitaire a été l’occasion de repenser ses choix de vie. Certains couples évoquent différents scénarios : un déménagement à la campagne, la mise au premier plan de la vie familiale avant la vie professionnelle, un nouvel enfant… Entre ces rêves et le passage à l’acte, il peut y avoir un écart. Mais ce que je constate, c’est que beaucoup de Français rêvent d’un nouveau romantisme, de moments qui font décoller face à une réalité trop dure, d’une montée en gamme dans la douceur et le sentiment.

Dans plusieurs ouvrages parus récemment, des femmes rejettent la notion de couple et souhaitent avoir des relations sentimentales sans cohabiter avec l’autre. Est-ce une tendance de fond ?

Oui, c’est une tendance qui va s’accentuer, tout en restant minoritaire. Car la grande équation du couple est que l’on veut rester soi-même tout en vivant à deux. D’ailleurs, les moments personnels que l’on s’accorde au sein du couple ne cessent de croître : 60 % des Français prennent leur petit-déjeuner seul, les écrans se regardent désormais en solo, le fait de dormir dans une chambre séparée n’est plus tabou. Mais le couple n’est pas mort pour autant. Il demeure un rêve, un cocon protecteur. L’envie de parvenir à construire un monde d’amour dépasse les forces de l’individualisation.

* Ce qu'embrasser veut dire, Jean-Claude Kaufmann, Payot, 19 euros.