Hommage à Samuel Paty : Un an après, le scénario de l'assassinat se dessine

ENQUETE Comment un simple cours d’éducation morale et civique dans un établissement calme des Yvelines a-t-il pu conduire à un attentat, onze jours plus tard, visant Samuel Paty ?

Caroline Politi
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Devant le collège du Bois-d’Aulne, au lendemain de l'assassinat de Samuel Paty, à Conflans-Sainte-Honorine le 17 octobre 2020.
Devant le collège du Bois-d’Aulne, au lendemain de l'assassinat de Samuel Paty, à Conflans-Sainte-Honorine le 17 octobre 2020. — Michel Euler/AP/SIPA
  • Le 16 octobre 2020, Samuel Paty était décapité par un jeune Tchétchène de 18 ans à la sortie du collège dans lequel il enseignait, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).
  • Contrairement à la majorité des attentats perpétrés ces dernières années, le djihadiste n’a pas semé la mort au hasard et avait bel et bien ciblé sa victime… qu’il ne connaissait pourtant pas.
  • Seize personnes sont mises en examen dans ce dossier, principalement pour « complicité » ou « association de malfaiteurs terroriste ». Parmi elles, sept mineurs.

C’était un cours classique. Banal, presque. Comme Samuel Paty en a dispensé des dizaines pendant sa carrière. Un cours d’éducation morale et civique sur la liberté d’expression qui deviendra le prétexte à un déchaînement de haine et conduira, onze jours plus tard, le 16 octobre 2020, à la décapitation de ce professeur d’histoire. Comment cet enseignement, dispensé dans un établissement de Conflans-Sainte-Honorine, bourgade jusque-là sans histoire des Yvelines, a-t-il pris une telle dimension tragique ? Pourquoi Abdullakh Anzorov, un Tchétchène de 18 ans arrivé en France à l’âge de six ans, s’en est-il pris à Samuel Paty, dont il ignorait l’existence quelques jours plus tôt ?

Un an après l’attaque, les enquêteurs s’attachent à reconstituer le scénario du drame, l’engrenage tragique qui s’est mis en place au cours de la semaine et demie qui s’est écoulée entre le cours et l’assassinat, ainsi que les complicités, parfois fortuites, dont a bénéficié le terroriste. Quinze personnes, dont sept mineurs, ont été mises en examen dans ce dossier. « L’enquête a rapidement progressé, c’est sûr, mais elle est loin d’être terminée, confie une source proche du dossier. Dans une enquête comme celle-ci, on doit ouvrir chaque porte, identifier toutes les personnes qui ont pu apporter un soutien, celles qui lui ont mis des idées dans la tête, qui ont pu être au courant de certaines choses. Le risque, sinon, c’est que d’autres puissent être tentés de prendre la suite. »

Une polémique qui dépasse rapidement la sphère locale

Retour le 5 octobre 2020. Ce jour-là, Samuel Paty dispense son cours sur la liberté d’expression pendant lequel il présente quelques caricatures de Mahomet, parues initialement dans un journal danois et republiées par Charlie Hebdo en 2006. Pour ne pas choquer les élèves musulmans, il propose à ces derniers de fermer les yeux, de détourner le regard ou de sortir quelques instants. L’heure se passe sans difficulté, mais deux jours plus tard, l’enseignant est pris à partie sur les réseaux sociaux par Brahim Chnina, le père d’une élève. Il affirme que sa fille a été exclue pour avoir refusé de sortir de la classe, et accuse Samuel Paty d’islamophobie. S’il n’appelle pas à la violence, il donne le nom du professeur et celui de l’établissement scolaire. Deux autres vidéos suivront, dont l’une faite avec Abdelhakim Sefrioui, militant fiché S pour sa radicalisation.

L’histoire décrite par les deux hommes est pourtant loin de la réalité. Ce jour-là, la collégienne en question est absente, exclue pour des problèmes de comportement. « Ce qui est troublant, c’est qu’elle a longtemps réitéré son mensonge avant d’avouer que son renvoi n’avait rien à voir avec ce cours », souligne l’une des avocates de la famille Paty, Me Virginie Le Roy, rappelant que la mère de l’adolescente – séparée du père – avait signé le mot l’informant de son renvoi.

Les propos ont beau être mensongers, la vidéo circule à vitesse grand V sur les réseaux sociaux. Le 9 octobre, c’est une jeune trentenaire radicalisée vivant dans la région nîmoise qui la poste sur Twitter sous son pseudo « Cicatrice sucrée ». Anzorov la contacte quelques heures plus tard par message privé, l’interroge sur la véracité des faits… et commence à faire des recherches sur cette affaire. Cette mère de deux enfants, interpellée en juin, a été mise en examen pour « association de malfaiteurs terroriste ».

L’engrenage des réseaux sociaux

Le jour même, le terroriste contacte Brahim Chnina. La procédure a permis d’exhumer plusieurs contacts écrits et téléphoniques – dont on ignore cependant la teneur – entre le terroriste et le parent d’élève. Ces échanges prendront fin le 13 octobre… soit trois jours avant l’attentat. Poursuivi pour « complicité », ce dernier a affirmé qu’il ignorait les intentions du terroriste.

Le cas d’Abdelhakim Sefrioui est différent. Les investigations n’ont pas permis de prouver que le terroriste avait visionné sa vidéo ni qu’il avait eu un lien avec lui. Dès lors peut-on parler de complicité ? Avant l’été, ce militant radical a vu sa mise en examen pour « complicité » confirmée par la chambre de l’instruction de la cour d’appel. Son avocate, Me Elise Arfi, entend désormais se pourvoir devant la Cour de cassation.

Peu à peu, le piège se referme sur l’enseignant. Trois jours avant l’attaque, Anzorov se rend à Rouen avec Azim E., 19 ans, un ami d’Evreux où il réside, pour acheter le couteau qui servira à commettre le crime. Le lendemain, un autre proche, Naïm B., 18 ans, l’accompagne acheter deux airsofts. C’est lui également qui le déposera devant l’établissement, quelques heures avant l’assassinat de Samuel Paty.

Le cercle des « collégiens »

Oui, mais voilà. Le terroriste n’a aucune idée de l’apparence physique de Samuel Paty. C’est là qu’intervient un dernier cercle des complicités, celui des « collégiens ». A peine arrivé devant l’établissement, vers 14 heures, Anzorov aborde un élève, M., lui propose 300 à 350 euros pour qu’il désigne l’enseignant. Rapidement rejoints par cinq copains – deux autres tenteront de les en dissuader – ils resteront près de trois heures avec le terroriste, se séparant un moment en deux groupes pour échapper à une ronde de la police municipale. Invariablement, lors de ses auditions, M. a nié avoir eu connaissance de son projet, confiant avoir été attiré par cette promesse d’argent facile. Il reconnaît néanmoins qu’Anzorov leur a confié qu’il voulait filmer l’enseignant demandant pardon aux musulmans après avoir « sali » leur image.

« Evidemment que la présence dans ce type d’enquête de mineurs aussi jeunes est très choquante, note Me Virigine Le Roy. Mais il ne faut pas oublier que certains, parmi eux, savaient que Samuel Paty se ferait au minimum filmer en train d’être molesté. » Jusqu’à ce 16 octobre, aucun de ces cinq ados n’avait fait parler d’eux, si ce n’est pour certains, pour quelques problèmes de discipline. Mis en examen pour complicité, tous poursuivent leur scolarité dans d’autres établissements en attendant de savoir si, à l’issue de l’instruction, ils seront renvoyés devant la cour d’assises des mineurs. Compte tenu de leur âge, ils encourent vingt ans de réclusion criminelle.