« La multitude de témoignages de victimes d’inceste a fracturé le déni de la société », déclare Eva Thomas

« 20 MINUTES » AVEC.. Eva Thomas, la femme qui a brisé l’omerta de l’inceste en 1986, mesure le chemin parcouru depuis dans le domaine législatif et concernant la libération de la parole

Delphine Bancaud
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Eva Thomas
Eva Thomas — Mourad Allili / Sipa pour 20 Minutes
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • A l’occasion de la reparution en version augmentée de son ouvrage Le Sang des mots, « 20 Minutes » donne la parole à Eva Thomas, qui a été la première femme à témoigner de l’inceste à visage découvert à la télévision, en 1986.
  • Elle revient sur les avancées de la loi d’avril 2021 et sur la révolution de #MeTooInceste.

C’est elle qui a montré la voie. En 1986, Eva Thomas est invitée sur le plateau des Dossiers de l’écran pour la sortie de son livre Le viol du silence, dans lequel elle relatait l’inceste qu’elle a subi à l’âge de 15 ans. Elle est la première à témoigner en France sur le sujet à visage découvert. Fondatrice de l’association SOS Inceste, elle s’est battue pendant vingt ans pour faire voter une proposition de loi qui protège vraiment les mineurs des violences sexuelles. L’an dernier, lors de la sortie de La Familia grande, livre dans lequel Camille Kouchner accuse son beau-père d’inceste sur son frère jumeau, le nom d’Eva Thomas était sur toutes les lèvres.

Ce mercredi reparaît en version augmentée un autre ouvrage d’Eva Thomas, Le Sang des mots*, édité pour la première fois en 1992. L’occasion pour 20 Minutes de l’interroger sur la révolution #MeTooInceste et sur les avancées de la loi d'avril 2021visant à protéger les mineurs des crimes et délits sexuels et de l’ inceste.

Avez-vous conscience d’être la pionnière de la libération de la parole concernant l’inceste ?

Oui, car quand j’ai écrit Le viol du silence, les victimes ne témoignaient pas. Je l’ai fait pour sortir de la honte et pour tendre la main aux autres victimes. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’il y en aurait eu autant. Ma démarche a été utile, car juste après l’émission, des femmes ont traversé la France pour venir me rencontrer dans ma ville, à Grenoble. Mon association, SOS inceste, que j’avais créée un an plus tôt, a été sous le coup d’un déferlement d’appels et de lettres. Des bénévoles sont venus m’aider à répondre à tous.

Comment expliquez-vous qu’entre votre révélation en 1986 à la télévision et la vague de #MeTooInceste, trente-cinq ans se soient écoulés ?

La société n’était pas prête. Il a fallu tout ce temps pour qu’elle ne soit plus dans le déni, car elle ne voulait pas affronter l’impensable. Les associations de défense des victimes de l’inceste ont beaucoup travaillé pour faire évoluer, chez les soignants et les psychothérapeutes, leur façon d’écouter avec empathie ceux qui ont subi ce traumatisme. Depuis 1990, une dizaine de lois ont aussi permis de mieux défendre les victimes.

La parole des enfants violés sera-t-elle désormais davantage prise au sérieux ?

Oui, car la multitude de témoignages de victimes d’inceste ces dernières années a fracturé le déni de la société. Et c’est loin d’être fini, car la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), qui a lancé en septembre un appel à témoignages, est déjà submergée d’appels. Des victimes disent aux écoutants : « J’ai attendu ça toute ma vie ». Par ailleurs, grâce aux leçons tirées depuis l’affaire d’Outreau, les soignants et les policiers sont davantage éclairés sur les techniques de recueil de la parole.

Vous dites que c’est souvent lorsque son premier enfant atteint l’âge que la victime avait au moment des violences sexuelles que sa mémoire se réveille. Est-ce pour cela que la parole se libère souvent à l’âge adulte ?

Si l’agression se produit lorsque l’enfant est très jeune, celui-ci est sidéré, incapable de se rebeller. Face au traumatisme, le cerveau subit une sorte de court-circuit et l’enfant vit ensuite une amnésie traumatique. La mémoire des évènements ne peut revenir que bien plus tard, vers la quarantaine, lorsque l’adulte est en capacité de s’approcher de cette zone brûlée de lui-même et d’affronter la réalité.

Quelles sont les stratégies de survie pour les victimes ?

Le travail artistique et l’écriture m’ont réparée. Mais pour de nombreuses victimes, les groupes de parole ont joué un rôle très important. Le processus de guérison est très lent, mais au bout du chemin, il y a la vie. Je vais avoir 80 ans et désormais, ce que j’ai vécu est devenu une cicatrice. Mon passé ne dévore plus mon présent. On n’est pas victime à vie.

Vous expliquez que le plus dur, pour un enfant violé par son père, est de continuer à le voir. Comment y parvient-on ?

Dans mon livre, j’écris que « le père incestueux vous arrache la langue, vous hypnotise, vous paralyse le cerveau et il en prend les commandes ». Pendant plusieurs années après le viol, je n’ai pas pu voir mes parents. Cela est devenu de nouveau possible après que j’ai parlé et que mon père m’a envoyé une lettre d’aveu, car nous n’étions plus dans l’hypocrisie et nous avions affronté la vérité. Mais dans beaucoup de familles, la victime est rejetée dès qu’elle parle, accusée d’avoir voulu faire exploser la tribu.

Beaucoup de victimes d’inceste décident de changer de prénom, comme vous l’avez fait. Est-ce une manière de renaître après le drame ?

Prendre un nouveau prénom, c’est repartir à zéro, entrer dans une identité neuve. Demander ce changement à la justice parce que mon père m’avait violée, c’était sortir du magma incestueux et retrouver le droit d’exister. Avec cette nouvelle identité, j’ai retrouvé ma santé, je n’ai plus jamais fait de cauchemars, ni de somatisations et j’ai pu écrire Le sang des mots et tourner la page.

La loi d’avril 2021 vient d’instaurer un seuil d’âge – à 18 ans – en dessous duquel tout acte incestueux ne sera pas considéré comme consenti. Pensez-vous, comme Christine Angot, que cette mesure vient à « excuser » l’inceste commis après les 18 ans de l’enfant ?

Non, je ne pense pas que cela l' « excuse », la loi d’avril 2021 insiste juste sur la protection des enfants et des adolescents, qui sont les plus vulnérables. Cela me semble très important.

Vous n’êtes pas favorable à l’imprescribilité pour les crimes sexuels sur mineurs. Pourquoi ?

Le délai de prescription est fixé à trente ans à compter de la majorité de la victime, soit jusqu’à 48 ans. Et la loi prévoit une mise en place d’une « prescription échelonnée », permettant à des victimes pour qui les faits seraient prescrits, de pouvoir engager des poursuites si d’autres victimes ont subi des faits similaires non prescrits commis par le même auteur. C’est un grand progrès. Le rôle de la loi est de poser des limites pour qu’une victime soit devant le choix : porter plainte ou non. Cela peut être une limite stimulante. Par ailleurs, j’estime que l’imprescriptibilité doit être réservée aux génocides.

70 % des plaintes sont classées sans suite, et il n’y a que 1.000 condamnations par an pour inceste. Pensez-vous que cela puisse changer ?

Je suis optimiste. Si les policiers et les gendarmes sont mieux formés au recueil de la parole des enfants, leur témoignage sera un meilleur élément de preuve et les procédures judiciaires pourront davantage aboutir pour protéger les enfants.

Vous estimez qu’il faut une campagne nationale qui rappelle l’interdit de l’inceste. Mais pensez-vous vraiment qu’elle puisse dissuader un prédateur de s’attaquer à sa victime ?

En Allemagne, une campagne à la télévision s’adressait aux personnes qui avaient des fantasmes pédophiles, mais n’étaient pas encore passées à l’acte, en leur indiquant un numéro de téléphone à appeler pour être pris en charge par des thérapeutes. C’est une démarche de prévention, car il ne faut pas s’adresser qu’aux victimes, mais aussi aux agresseurs.

*Le Sang des mots, Eva Thomas, Editions du Rocher, 8 euros.