Pédocriminalité dans l’Eglise : Quelles mesures de « réparation » les victimes attendent-elles ?

RELIGION Le rapport Sauvé, dévoilé ce mardi, décrit les violences et les agressions sexuelles commises dans l’Eglise comme un « phénomène massif », couvert pendant des décennies par le silence

Delphine Bancaud
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Le rapport Sauvé rendu public le 5 octobre a provoqué une onde de choc chez les catholiques.
Le rapport Sauvé rendu public le 5 octobre a provoqué une onde de choc chez les catholiques. — AFP
  • La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), présidée par le haut fonctionnaire Jean-Marc Sauvé, a dévoilé ce mardi son rapport sur l’ampleur de la pédocriminalité dans l’Eglise depuis 1950.
  • Les associations de victimes estiment qu’il faut aller plus loin dans la reconnaissance des exactions commises.
  • Elles sont favorables à une réparation financière, mais veulent que celle-ci soit évaluée en fonction du préjudice subi.

Trop longtemps, les associations de défense des victimes d’abus sexuels dans l’Eglise ont eu l’impression de prêcher dans le désert. Elles espèrent que ce ne sera plus le cas après la parution ce mardi du rapport Sauvé. Ce document, élaboré par la Commission indépendante sur les abus dans l’Eglise (Ciase), évalue à 216.000 le nombre de mineurs victimes de prêtres, diacres et religieux depuis 1950. Ce nombre grimpe même à 330.000 si l’on ajoute les personnes agressées par des laïcs travaillant dans des institutions de l’Église.

Un constat qui appelle des mesures de réparation, même si le traumatisme subi par les victimes ne pourra jamais être effacé. « Ce qu’elles veulent avant tout, c’est une reconnaissance des faits par l’Eglise », explique Didier Ferriot, coordinateur du Collectif des victimes des abus sexuels dans l’Eglise. Le mouvement semble être amorcé car le Pape François a exprimé dans la journée son « immense chagrin » face à l'« effroyable réalité » dévoilée par le rapport. Le président de la Conférence des évêques de France, Mgr Eric de Moulins-Beaufort, a aussi exprimé « sa honte » et a demandé « pardon à chacune et chacun ».

« Il faut que la Conférence des évêques se taise et agisse »

Mais ces mots sont jugés insuffisants par certains représentants des victimes. « On attend surtout que les évêques de France valident les 45 recommandations du rapport », indique Didier Ferriot. « Nous voulons une reconnaissance de la responsabilité de ceux qui ont couvert les auteurs de ces crimes, qui ont étouffé les affaires », déclare aussi Laurence Poujade, présidente de l’association Sentinelle, qui vient en aide aux victimes majeures d’abus dans les communautés religieuses. « Il faut que la Conférence des évêques se taise et agisse », lance de son côté François Devaux, victime du père Bernard Preynat. Pour aller plus loin dans l’épreuve de vérité, les associations sont favorables à la mise en place des dispositifs concrets de reconnaissance que suggère la Ciase, tels que des cérémonies publiques, des célébrations liturgiques faisant mémoire des souffrances infligées, un mémorial des victimes…

Si certaines d’entre elles souhaitent que leur agresseur reconnaisse lui-même ses exactions, les associations savent que cela ne sera pas facile. « Soit parce que l’agresseur n’est pas conscient du mal qu’il a fait, soit parce qu’il ne veut pas s’exposer à des sanctions. Il semble donc plus réaliste d’attendre qu’un représentant du diocèse reconnaisse les faits », estime Laurence Poujade. « Il faut aussi, comme le recommande la Ciase, que l’Eglise déclare clairement aux confesseurs et aux fidèles que le secret de la confession ne peut déroger à l’obligation, prévue par le Code pénal, de signaler aux autorités judiciaires les cas de violences sexuelles. Et que les prêtres coupables ne soient plus seulement écartés de l’église où ils ont perpétré leurs exactions, mais qu’ils ne puissent plus exercer leur sacerdoce », insiste Didier Ferriot.

« Il faut individualiser le calcul de l’indemnisation due à chaque victime »

Outre cette reconnaissance globale, les associations souhaitent que les victimes soient reconnues individuellement. « Beaucoup d’entre elles ne peuvent pas passer par la case justice car les faits sont prescrits. Ou parce que la justice n’a pas pu condamner l’auteur, faute de preuves suffisantes. Ce qui arrive très souvent en cas de viol ou d’agression sexuelle », souligne Laurence Poujade. Forte de ce constat, la Ciase recommande la création d’une instance indépendante, extérieure à l’Église, qui serait chargée de reconnaître ou pas la qualité de victime.

Cet organe indépendant serait aussi chargé de fixer une indemnisation correspondant à la réparation d’un préjudice. Cette réparation ne pourra pas être forfaitaire, estime la Ciase. Un avis que partagent les représentants des victimes : « Il faut individualiser le calcul de l’indemnisation due à chaque victime à la hauteur du préjudice subi. Car certaines connaissent une vraie détresse sociale, d’autres ont des troubles psychologiques… », estime François Devaux. Un avis partagé par Didier Ferriot : « Il faut faire la différence entre les victimes qui ont réussi à avoir une vie sociale à peu près normale et celles qui, par exemple, touchent le RSA ou l’allocation adulte handicapée ». La Ciase recommande d’ailleurs que les indemnités versées aux victimes soient financées « à partir du patrimoine des agresseurs et de l’Église de France ».

Des premières mesures attendues en novembre

En mars, la Conférence des évêques de France avait déjà annoncé le versement, à partir de 2022, d’une « contribution financière » aux victimes qui pourrait être soit individualisée, « tout en ne dépassant pas un plafond », soit « forfaitaire ». L’épiscopat avait aussi voté la création d’un « fonds de dotation ad hoc », ouvert aux dons des évêques, des prêtres et des fidèles. Mais il faudra attendre novembre prochain pour que soient annoncées les premières mesures de la Conférence des évêques de France et de la Conférence des religieux et religieuses de France issues du rapport Sauvé.

Une chose est sûre : les associations de victimes suivront de près les mesures prises : « Nous savons qu’elles ne pourront pas être immédiates, mais il faut que ce moment historique soit un vrai tournant dans la vie des victimes », prévient Laurence Poujade.