« Nous devons oser regarder la vérité », « Je crains les amalgames »… Les catholiques réagissent aux révélations sur les abus sexuels dans l’Eglise

RELIGION Le rapport Sauvé, rendu public ce mardi, contient des révélations douloureuses que les catholiques veulent affronter pour que de tels drames n’arrivent plus

Delphine Bancaud
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=Un enfant de coeur dans une église ne  2021?
=Un enfant de coeur dans une église ne 2021? — AFP
  • Le rapport Sauvé, rendu public ce mardi, dresse un état des lieux quantitatif de la pédophilie au sein de l’Eglise depuis 1950. Il a recensé 216.000 victimes de clercs ou religieux. 
  • Les catholiques lecteurs de 20 Minutes jugent nécessaire que la lumière soit faite sur l’ensemble de ces abus sexuels, mais redoutent les conséquences de telles révélations sur l’image de l’Eglise.
  • Ils espèrent que de ce rapport choc découleront des évolutions importantes dans la formation des prêtres, l’écoute des victimes et leur accompagnement.

Un document annoncé comme une déflagration. Ce mardi, la Commission indépendante sur la pédocriminalité dans l’Eglise catholique dévoile son rapport. Selon celui-ci, il y a eu « entre 2.900 et 3.200 pédocriminels », prêtres ou religieux, au sein de l’Eglise catholique en France et 216.000 victimes de clercs ou religieux depuis 1950. Et il s’agit d’une « estimation minimale », selon le président de la Commission, Jean-Marc Sauvé.

Des révélations que la majorité de nos lecteurs catholiques accueillent comme une vérité certes douloureuse, mais qui doit être regardée en face. A l’instar de Pierre-Loup, qui a répondu à notre appel à témoins : « J’attends ce rapport sans crainte, parce que je sais déjà que les faits sont horribles. Je sais que la loi du silence a prévalu. Je sais que les victimes ont été longtemps ignorées. Je crois que l’Eglise a les moyens humains et intellectuels de prendre la mesure de la violence de ce rapport et de mettre en œuvre une politique de « plus jamais ça » à l’aide d’outils efficaces. »

« Une justice claire et dure »

Grégoire considère aussi ce rapport comme salvateur : « Nous devons porter cette croix, ce fardeau. Ces victimes nous obligent. Nous devons oser regarder la vérité. Jésus lui-même nous enjoint à ne pas nous masquer, à ne pas nous voiler la face. La vérité est dure, mais tellement nécessaire ». Pour Noémie, 25 ans, le fait que des données précises sur ces abus dans l’Eglise soient connues va forcément aider à combattre le mal à la racine : « Que le rapport Sauvé fasse sortir les affaires du placard est une chance, car les risques d’abus ne pourront que diminuer si l’on comprend quels sont les mécanismes qui ont pu laisser ces situations s’installer ».

Mais pour Adrien, il ne faudra pas se contenter d’ouvrir les yeux sur ces actes, mais aussi en punir les auteurs : « Il est temps que l’Eglise reconnaisse qu’il y a en son sein des hommes indignes et répugnants qui n’ont pas leur place dans notre communauté. A force de croire que nous sommes tous saints, elle cache, elle protège et ne gère aucunement ce problème. Il faut une justice claire et dure envers ses criminels. »

« Il ne faut pas voir chaque prêtre comme un agresseur potentiel »

C’est d’abord aux victimes que songent nos lecteurs catholiques, et à la nécessité de leur apporter une forme de réparation, même si le traumatisme qu’elles ont subi ne pourra jamais être gommé. L’épiscopat a pris les devants en promettant un dispositif de « contributions » financières, versées aux victimes à partir de 2022, qui ne fait pas l’unanimité chez les victimes. « L’Eglise catholique doit maintenant accompagner les victimes et poursuivre son travail de transparence », estime Grégoire. Outre la réparation que certaines victimes pourront obtenir grâce à la justice, Magalie pense aussi qu’elle passera par la reconnaissance des faits par les auteurs de ces abus sexuels : « Beaucoup ont besoin, pour avancer, que leur bourreau demande pardon et regrette ses actes. »

Chacun redoute aussi les conséquences de ces révélations. Et qu’elles engendrent des amalgames et une défiance systématique vis-à-vis des prêtres. « Je crains la réaction médiatique et celle de l’opinion publique : critiquer l’Eglise sur ce point est nécessaire. Mais je crains les amalgames, les erreurs, les mauvaises interprétations. Que l’Eglise et l’Evangile soient entièrement réduits à cette question de la pédophilie alors que, par ailleurs, l’Eglise agit dans un grand nombre de domaines, sociaux notamment, sans que le bien qui y est fait ne soit mis en valeur », s’alarme ainsi Pierre-Loup. « Il ne faut pas voir chaque prêtre comme un agresseur potentiel, alors qu’un très grand nombre d’entre eux n’ont aucun reproche à se faire et sont même des hommes d’un grand dévouement », estime aussi Noémie. Grégoire prévoit quant à lui de soutenir « tous ces prêtres fidèles à leur ministère, qui seront suspectés et invectivés par bon nombre de mauvaises langues, soit stupides soit aveugles. »

« L’Eglise doit se réformer »

En plus de son diagnostic, la Commission Sauvé émet 45 propositions qui touchent à plusieurs domaines : écoute des victimes, prévention, formation des prêtres et religieux, droit canonique, transformation de la gouvernance de l’Eglise… Nos lecteurs catholiques espèrent qu’elles seront suivies d’effet, à l’instar de Noémie : « J’ai confiance dans le fait que l’institution saura s’en servir pour réformer la formation des prêtres et assurer la protection des fidèles ». Idem pour Pierre-Loup : « Il me semble nécessaire de penser la formation. Non pas repenser, mais penser tout court. Les prêtres sont en contact avec beaucoup de personnes, dans des contextes sociaux et économiques très différents. Il est essentiel qu’ils soient formés psychologiquement à cela ». Myrtille estime aussi qu’il faudrait « un meilleur accompagnement des séminaristes et des prêtres et une communication renforcée entre les prêtres et leurs évêques. » Pour Vincent, catholique pratiquant de 25 ans, il faut aller encore plus loin : « L’Eglise doit se réformer pour répondre aux besoins de société, sans changer son message initial, et cela devrait passer par l’ordination des femmes et le mariage des prêtres. »

Reste que pour beaucoup de nos lecteurs, cette épreuve de vérité dans la vie des catholiques n’ébranlera ni leur foi, ni leur confiance en l’Eglise, comme l’affirme Philippe : « Je suis fier de mon Eglise, qui fait ce qu’elle dit. Cela change des donneurs de leçon qui ne font jamais rien. » Vincent aussi promet que sa vie spirituelle n’en sera pas bouleversée : « Ce scandale n’affecte pas ma relation à la foi, car je crois en Dieu et non en un prêtre. Ma relation à l’Eglise n’en est pas changée, car beaucoup de personnes qui y sont investies sont extraordinaires ».