« Quand on est trans à l'école, on n’a aucun allié ! » Pour les élèves transgenres, un cadre scolaire encore inadapté

LGBT Une circulaire a été publiée jeudi par le ministère de l’Education nationale pour fournir un meilleur cadre aux élèves trans

Jean-Loup Delmas
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Jusqu'à ce jeudi, l'accueil des personnes trans à l'école dépendait uniquement du bon vouloir des enseignants
Jusqu'à ce jeudi, l'accueil des personnes trans à l'école dépendait uniquement du bon vouloir des enseignants — Pixabay
  • En France, le cas des élèves trans a été pendant longtemps un angle mort de l’école.
  • Ce jeudi, le ministère de l’Education nationale a diffusé une circulaire pour mieux cadrer leur accueil et leur intégration en classe.
  • Malgré des apports évidents, cette circulaire risque de ne pas profondément améliorer la situation des élèves concernés.

Comme tous les samedis, les élèves de France profitent d’une journée sans école. Simple moment de détente pour certains, véritable soulagement pour d’autres, tant l’atmosphère d’une classe peut être délétère. Des années plus tard, Margot*, femme transgenre de 28 ans, se souvient encore dans un souffle : « Bien sûr, le collège et le lycée peuvent être difficiles pour tout le monde, même pour les personnes cisgenres [des personnes en phase avec leur genre de naissance]. Mais quand on est trans, on n’a aucun allié : ni les professeurs, totalement incompréhensifs à nos soucis, ni les autres élèves bien sûr, des monstres, ni même la loi. »

Arnaud Alessandrin, sociologue du genre, a longuement étudié le phénomène : « Au cours d’une année scolaire, 88 % des élèves transgenres sont agressés, harcelés ou victime de violences. » Jusque-là, l’accueil des personnes transgenres ou non-binaires à l’école restait une zone d’ombre, « de non-droits » selon les mots de Margot. Initialement prévue pour le 17 mai, à l’occasion de la journée de lutte contre les LGBTphobies, une circulaire du ministère de l’Éducation nationale sur l’accueil des élèves transgenres est (enfin) parue jeudi pour fixer quelques règles.

Fin du bon vouloir des enseignants

« Jusqu’à cette circulaire, le respect et l’inclusion des personnes trans étaient soumis au bon vouloir du chef de l’établissement et, plus généralement, des adultes encadrant », appuie Arnaud Alessandrin, décrivant des scénarios où un élève pouvait être accepté par un enseignant de 8h30 à 10h30 avant d’être mégenré [être désigné par le mauvais genre] et appelé sous son ancien prénom de 10h30 à 12h30 par un autre professeur.

Avec cette circulaire, cette époque est désormais révolue : si l’enfant a l’accord de ses deux parents, « il s’agit alors de veiller à ce que le prénom choisi [par l’enfant] soit utilisé par l’ensemble des membres de la communauté éducative », indique le texte. Autre droit enfin accordé, les enfants transgenres peuvent s’habiller selon leur souhait. En décembre 2020, une adolescente lilloise s’était suicidée, quelques jours après avoir posté une vidéo où on voyait sa conseillère d’éducation la critiquer car elle souhaitait porter une jupe.

Des droits et un cadre, enfin

Pour David*, élève trans en terminale, cette circulaire est un soulagement : « Même avec les profs "alliés", on ne sait jamais. S’ils sont dans un mauvais jour, ils peuvent me mégenrer. En seconde, mon prof de math changeait mon genre selon mes notes pour "me motiver" à bien travailler… Et à chaque rentrée, c’était le suspense : qui va être compréhensif, quel prof va être débile ? Maintenant, je sais qu’il y a un cadre. »

C’est la liberté vestimentaire qui a retenu l’attention et le sourire de Margot. Une avancée majeure dans le bien-être des élèves trans, selon elle : « Je ne dis pas que mon collège aurait été merveilleux avec ça, mais quand même, ne pas avoir à me demander chaque matin si je ne serais pas sommé de changer de tenue, oui, ça aurait été un soulagement. Bien sûr que les autres élèves auraient continué à se moquer de mes talons, mais j’aurais eu le droit avec moi. Peut-être que de ne pas voir les profs me réprimander pour ça les aurait même un peu calmés. »

Et les autres élèves dans tout ça ?

C’est aussi l’espoir que soulève cette circulaire : diminuer un peu le harcèlement de la part des autres élèves, en mettant les personnes trans dans leur bon droit. Arnaud Alessandrin acquiesce : « On ne pouvait pas demander aux élèves d’être plus respectueux que l’institution. C’est à l’école de montrer l’exemple, les élèves suivront. »

Gabrielle Richard, sociologue du genre et autrice du livre « Hétéro, l’école ? Plaidoyer pour une éducation anti-oppressive à la sexualité » (Les Éditions du remue-ménage) : « Il était plus que temps que l’éducation nationale ait une position ferme sur le sujet, et se positionne en soutien à ses jeunes les plus vulnérables. » Pour elle, il ne faut toutefois pas résumer les violences transphobes à l’école à celles des autres élèves : « Les violences entre pairs ne sont qu’un pan de ce qui rend l’école particulièrement pénible pour plusieurs jeunes trans. Il faut aussi questionner le rôle des adultes dans la reconduction de violences verbales et symboliques, le manque de représentations ou les représentations erronées/stigmatisantes dans les contenus scolaires, l’importance accordée au genre binaire. »

Une circulaire loin d’être parfaite ou suffisante

En exigeant l’accord des deux parents pour le changement de prénom d’usage notamment, la circulaire « avantage les trans comme moi, qui ont le soutien de leur famille, appuie David. Or, quand on a ça, on est peut-être déjà les personnes trans les moins à plaindre et les moins vulnérables. » Gabrielle Richard : « Cela contribue à établir qu’il y a des circonstances où il serait "correct" de mégenrer quelqu’un, alors que ça constitue, dans tous les cas, dans toutes les circonstances, une violence. Demander le soutien des deux parents ou responsables légaux, cela suggère que si ce soutien familial n’est pas disponible, alors l’école ne peut pas s’engager non plus dans le soutien du ou de la jeune en question. C’est hautement problématique. »

Très attendue et absolument nécessaire selon les personnes concernées, la circulaire montre donc d’évidentes limites. Si elle était nécessaire et formalise certains droits essentiels, personne ne s’attendait à ce qu’elle règle tous les problèmes vécus à l’école par les personnes trans. Gabrielle Richard enfonce un dernier clou : « Si on prend un pas de recul pour regarder l’institution scolaire, on voit qu’elle contribue à transmettre des normes de genre très strictes, qui façonnent l’expérience que les jeunes ont de l’école. Telle qu’elle est pensée, structurée, l’école est violente envers les jeunes trans. »

Margot conclut : « Je pense hélas que l’école sera toujours un enfer pour mes frères et sœurs trans. C’est une fatalité. Mais il y a des enfers un peu moins pire que d’autres. C’est tout ce qu’on peut espérer. »