Dans son nouveau docu, François Ruffin dévoile le quotidien des travailleuses du lien, précaires mais indispensables

CINEMA Le député François Ruffin et le réalisateur Gilles Perret sortent mercredi « Debout les femmes ! », documentaire touchant et engagé qui donne la parole à des travailleuses précaires et passionnées

Oihana Gabriel
Les AESH comme Hayat Matboua (tout à droite), des auxiliaires d'aide à domicile, les agents d'entretien ont rejoint Bruno Bonnell et François Ruffin devant l'Assemblée nationale.
Les AESH comme Hayat Matboua (tout à droite), des auxiliaires d'aide à domicile, les agents d'entretien ont rejoint Bruno Bonnell et François Ruffin devant l'Assemblée nationale. — Gilles Perret
  • Après Merci patron ! et J’veux du soleil, François Ruffin revient au documentaire pour donner la parole à auxiliaires de vie sociale, accompagnantes d’élèves handicapés et femmes de ménage.
  • L’Insoumis a mené avec un député LREM une mission sur les « métiers du lien », ces professions très majoritairement féminines peu considérées et mal rémunérées qui ont fait tenir la Nation pendant les confinements.
  • Avec ce documentaire, il espère faire avancer leur situation et replacer la question sociale au centre de la campagne présidentielle.

François Ruffin multiplie les moyens pour se faire entendre. Car si ses convictions trouvent peu d’écho sous les dorures de l’Assemblée nationale, ses documentaires se font le porte-voix de ses combats. Dans Debout les femmes !, qui sort mercredi en salles, il donne la parole à Hayat, Delphine, Sabrina, Assia et d’autres agents d’entretien, accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH) et auxiliaires de vie sociale (AVS). Des sigles incompréhensibles derrière lesquels se cachent des travailleuses invisibles et indispensables.


Debout les femmes !
Debout les femmes ! Bande-annonce VF

« Je vois le sens du métier et sa maltraitance »

Ce long-métrage, c’est l’histoire de la mission parlementaire sur les « métiers du lien », lancée fin 2019, qui a abouti à une proposition de loi fin septembre 2020. Objectif ? Améliorer et harmoniser les rémunérations, compter les temps de travail invisibles, mettre en place une formation continue, prévenir les accidents du travail pour les AESH, aides à domicile, animatrices périscolaires, assistantes maternelles… Une vaste liste de revendications portée par deux élus a priori aux antipodes. L’un, Bruno Bonnell, député LREM, est présenté comme un adepte de la start-up nation et néophyte de la proposition de loi. L’autre, François Ruffin (LFI) qui ne lâche jamais sa casquette de journaliste, porte sa colère en bandoulière et s’intéresse à ces métiers du lien depuis les années 2000.

« Je suis un professionnel des fermetures d’usines, ironise-t-il auprès de 20 Minutes. Quand je retourne voir les ouvriers, je vois que les femmes sont devenues assistantes maternelles et auxiliaires de vie sociale. D’emblée, je vois le sens du métier et sa maltraitance. Elles aiment ce qu’elles font, mais certaines craquent : "comment je vais réussir à vivre avec si peu ?" »

Quand le député obtient la mission parlementaire, il veut confronter deux mondes dans un documentaire. « A l’Assemblée, on a le décor, la mise en scène, les figurants, mais il ne se passe rien. On est une chambre d’enregistrement des décisions de l’Elysée ! Là, on va recueillir les vies, les voix, les visages de ces femmes. Et on va voir comment c’est digéré par l’Assemblée… et finalement rejeté. Ça porte un double discours : social et démocratique. »

Horaires décalés, éclatés et métiers harassants

Un bon prétexte pour mettre en lumière le quotidien de celles qui prennent soin des plus fragiles. Toutes gagnent moins que le Smic pour des horaires décalés, éclatés et des métiers harassants. Plus accidentogènes que le BTP… « Tout le monde croise une AESH dans l’école de ses enfants, une auxiliaire qui s’occupe d’un vieux voisin, mais personne ne connaît les conditions de travail et le salaire de ces personnes », regrette Hayat Matboua, l’une des protagonistes du documentaire.

Elle est AESH à Amiens depuis 2014. Un métier pour lequel elle jongle entre plusieurs enfants avec des handicaps différents, sans aucune formation continue. Depuis la rentrée, une formation de 60 heures en distanciel est tout de même prévue. Nettement insuffisant pour Hayat Matboua. « En France, on vante régulièrement notre école inclusive, insiste-t-elle. Mais derrière cette inclusion des enfants handicapés, il y a ces femmes sans statut, sans revenu plein. On est les oubliées de l’Education nationale. » Pourtant, malgré les difficultés du quotidien, ces travailleuses montrent leur attachement à leurs métiers. « AESH, c’est un métier formidable, assure Hayat Matboua. Moi aussi, je vais à l’école pour apprendre des choses avec ces enfants handicapés. On est leur béquille et ils sont un soutien pour moi. »

« Le Covid-19, un révélateur qui a dessillé même les yeux du président »

Le tournage commence fin 2019, avant que les mots « confinement » et « premières lignes » n’entrent dans notre langage courant. « Le Covid-19 est alors un révélateur, qui dessille même les yeux du président », reprend le député. Emmanuel Macron assure en effet à la télévision le 13 avril 2020 : « il faudra nous rappeler que notre pays tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies rémunèrent si mal ». « Il serait temps de s’en rappeler ! s’agace François Ruffin. Mon film lutte contre une espèce d’amnésie. Notre but, c’est que ces professions restent dans la lumière. » Surtout par temps de campagne électorale…

« Macron dit que le pays repose sur elles. Mais comme notre cul sur une chaise, qu’on ne veut pas voir, attaque François Ruffin. C’est au croisement de trois combats. Social d’abord, pour faire sortir de la pauvreté des centaines de milliers de travailleurs. Ecologique, ensuite. Est-ce que le progrès, demain, c’est d’avoir la 5G pour savoir qu’il n’y a plus d’olives dans le frigo, ou c’est la qualité des soins et les liens qu’on offre à nos enfants et à nos seniors ? Féministe, enfin, parce que ce sont des métiers féminins. Et si ce ne sont pas ces salariées qui le font, ce sont les épouses et les mères qui vont le faire au domicile pour les personnes âgées, les enfants, les malades. »

Le documentaire de Gilles Perret et François Ruffin Debout les femmes! suit le quotidien de plusieurs auxiliaires d'aide à domicile.
Le documentaire de Gilles Perret et François Ruffin Debout les femmes! suit le quotidien de plusieurs auxiliaires d'aide à domicile. - Gilles Perret

Hayat Matboua renchérit : « Ce n’est pas possible que dans la société actuelle, avec tous les combats menés pour les femmes, certaines vivent dans une telle précarité ! Les femmes de ménage de l’Assemblée se lèvent à 4h du matin, traversent Paris et gagnent une misère. Si demain elles ne sont plus là, ce ne sont pas les députés qui feront le ménage ! »

« Après des députés, qui pourrait porter notre cause ? »

Sans surprise, la proposition de loi n’a donc pas convaincu les députés. Hayat Matboua avoue sa déception. « Quand deux députés se sont intéressés à notre cause, on s’est senties considérées, c’était sérieux. Au final, le soufflé est vite retombé. On ne demandait pas des efforts énormes. Même ça, on ne nous l’accorde pas. Après des députés, qui pourrait porter notre cause ? » Mais si l’échec laisse un goût amer, il y a eu de petites avancées. La plupart des auxiliaires de vie sociale ont finalement obtenu la prime Covid, et une augmentation de leurs salaires de 13 à 15 %.

« La clef, ce n’est pas l’augmentation du salaire, même de 10 % », critique François Ruffin. Mais de revoir les horaires. Plutôt que de travailler tôt le matin, puis tard le soir, il faut « passer au travail "en tournée" : les auxiliaires de vie devraient travailler de 7h à 14h, puis une autre équipe prend le relais. On permet une vie sociale, familiale, un salaire plein à ces femmes. » Qui sont souvent mères, voire mères célibataires.

Il y aurait aussi un avantage pour les personnes aidées. « Aujourd’hui, on a des "auxiliaires de survie", qui font la toilette et le repas. Mais des auxiliaires de vie devraient pouvoir les accompagner au cinéma, au cimetière, à la mairie. Ce qui suppose qu’on accepte qu’il y ait un temps de travail intense puis un autre plus lâche. »

L’élu veut tout même conclure sur une note optimiste : « les avancées [salariales] ne changent pas leurs existences, mais ça donne un peu confiance : on peut progresser ! On a à mener une bataille pour que la question sociale ne soit pas la grande oubliée de la présidentielle. »