Université : La réussite en première année de licence a-t-elle vraiment progressé, comme l’affirme Frédérique Vidal ?

ENSEIGNEMENT SUPERIEUR La ministre de l’Enseignement supérieur table même sur un taux de passage des néo-bacheliers en deuxième année de licence de 47 % en 2022

Delphine Bancaud
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L'université Paris-2 Panthéon-Assas, à Paris (6e) le 12 février 2020.
L'université Paris-2 Panthéon-Assas, à Paris (6e) le 12 février 2020. — Clément Follain / 20 Minutes
  • Lors de sa conférence de presse de rentrée, la ministre de l’Enseignement supérieur a affirmé que l’échec en première année de licence était « en train de refluer ».
  • Une affirmation à prendre avec des pincettes, car ce taux de réussite varie d’une université à une autre, selon les filières et le bac d’origine.
  • Pour expliquer son optimisme, la ministre estime que la loi ORE (orientation et réussite des étudiants), votée en 2018, a permis d’améliorer la réussite des étudiants. Mais cette affirmation ne fait pas l’unanimité.

C’est le boulet que traîne le système universitaire depuis des années : l’échec massif des étudiants en licence. Et aucun gouvernement n’a vraiment réussi à inverser la tendance. Mais selon la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, la lumière commencerait à poindre au bout du tunnel. « En 2016, un lycéen qui rentrait en licence avait 41 % de chance de réussir son année. En 2018, ce taux est passé à 45,4 %, et il devrait atteindre 47 % en 2022. Concrètement, sur les 300.000 étudiants inscrits en moyenne chaque année en licence, ils étaient 12.000 de plus à réussir en 2018, et seront 21.000 de plus cette année. L’échec en licence, qui était l’un des fléaux majeurs de notre enseignement supérieur au début du quinquennat, est enfin en train de refluer », a-t-elle affirmé avec fierté fin septembre, lors de sa conférence de presse de rentrée.

Mais faut-il réellement crier victoire ? C’est sans doute un peu trop tôt, à en croire Romuald Bodin, sociologue à l’Université de Nantes : « Depuis plusieurs décennies, le taux de réussite en première année de licence tourne autour de 43 %, avec des variations à plus ou moins 3 %. Donc ce chiffre de 45,4 % n’est pas spectaculaire. Et comparer le chiffre de la réussite en 2018 à celui de l’année 2016, qui était plutôt dans la moyenne basse, ça permet de montrer une belle augmentation. Alors que la comparaison avec l’année 2017, où ce taux atteignait 43,5 %, était moins flatteuse ».

Une réussite différente selon les filières

Difficile aussi de tirer un bilan uniforme selon Virginie Dupont, la vice-présidente de la Conférence des présidents d’université : « Dans mon université de Bretagne-Sud, la réussite est traditionnellement meilleure en licence scientifique qu’en droit. Cela tient notamment au fait que les matières scientifiques sont enseignées au lycée et que les bacheliers savent à quoi s’attendre lorsqu’ils s’inscrivent dans une telle filière. Alors qu’ils n’ont pas fait de droit en Terminale et qu’ils ne peuvent pas s’appuyer sur des acquis ». Certes, en Staps, le taux de passage en deuxième année a augmenté de 7,6 points entre 2017 et 2018. Mais ce n’est pas très étonnant car auparavant, les inscriptions se faisaient par tirage au sort, alors que désormais, les étudiants sont sélectionnés sur dossier.

Même s’ils ne sont pas encore tombés, les chiffres de la réussite en première année pour les années 2020 et 2021 devraient vraisemblablement être dans la fourchette haute aussi. « Mais cela ne sera pas très significatif non plus, car toutes les manières d’évaluer les étudiants n’étaient pas habituelles à cause de la pandémie. Il y a eu davantage d’examens de dossiers, des QCM… Et peut-être plus de bienveillance dans la notation », suggère Romuald Bodin. Quant au chiffre prévisionnel de 47 % de réussite en 2022, le ministère de l’Enseignement supérieur ne précise pas comment il a abouti à une telle projection. « Or, on ne peut pas anticiper ce résultat », estime Romuald Bodin. « C’est un peu fort de café. D’autant que l’on sort d’un an et demi très difficile, où les élèves n’ont pas eu des conditions d’apprentissage normales, ce qui a pu entraîner de sérieuses lacunes chez eux », abonde Hervé Christofol, secrétaire général du Snesup-FSU.

La loi ORE a-t-elle tenu son pari ?

Pour expliquer son optimisme, la ministre estime que la loi ORE (orientation et réussite des étudiants), votée en 2018, a permis d’améliorer la réussite des étudiants. « L’ambition de la loi était d’aboutir à une meilleure orientation des bacheliers et une meilleure réussite des étudiants. Mais les chiffres des candidats à la dernière édition de Parcoursup ne montrent pas que le taux de réorientation a baissé. A côté des 635.000 néobacheliers inscrits sur la plateforme en 2021, on comptait 182.000 candidats en réorientation », note Hervé Christofol.

Frédérique Vidal estime que les étudiants ont bénéficié d’un meilleur accompagnement, notamment grâce au tutorat ou au dispositif « oui, si », réservé aux néobacheliers un peu fragiles. Ce que pense aussi Virginie Dupont : « Les étudiants qui éprouvent des difficultés peuvent notamment effectuer leur première année sur deux ans. Cela leur met moins de pression et limite le décrochage ». Mais pour Hervé Christofol, « aucune étude n’a permis de mesurer si ces mesures d’accompagnement ont eu des effets positifs sur le taux de réussite. Par ailleurs, les formules "oui, si" sont très hétérogènes selon les universités. Dans certaines, il s’agit d’heures de remise à niveau. Mais dans d’autres d’un simple tutorat ».

Pas tous égaux face à la réussite…

Enfin, avancer un chiffre global de réussite en licence, c’est omettre les disparités qui existent selon le bac d’origine. « Or, en 2018, 52 % des bacheliers généraux ont validé leur licence en trois ou quatre ans, contre 15 % des bacheliers technologiques et 5 % des bacheliers professionnels », observe Romuald Bodin. « Il manque souvent des compétences théoriques fondamentales aux bacheliers professionnels pour réussir en licence généraliste. Ils sont plus à l’aise à l’université lorsqu’ils passent d’abord par un BTS ou BUT », constate Virginie Dupont.

La réussite en première année dépend aussi de l’origine sociale des étudiants : selon une étude du ministère de l’Enseignement supérieur, en 2018, 48 % des étudiants issus d’un milieu favorisé sont passés en deuxième année, contre 36,6 % pour ceux issus d’un milieu défavorisé. « Ceux qui doivent travailler pendant leurs études pour les financer partent avec une difficulté supplémentaire », souligne notamment Virginie Dupont.