Affaire Epstein : E Management, ce partenariat mort-né entre les agents de mannequins Jean-Luc Brunel et Gérald Marie

ENQUETE Les deux agents français, accusés d’agressions sexuelles, ont brièvement collaboré en 2006, mais l’aventure a tourné court après l’arrestation de Jeffrey Epstein

Philippe Berry
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Les agents de mannequins Jean-Luc Brunel et Gérald Marie au début des années 2000 (photomontage).
Les agents de mannequins Jean-Luc Brunel et Gérald Marie au début des années 2000 (photomontage). — Photos MySpace et AFP.
  • Jean-Luc Brunel a été mis en examen pour viols, et Gérald Marie est visé par une enquête pour de multiples agressions sexuelles. Des accusations que les deux hommes démentent.
  • Si les deux affaires sont séparées, les enquêteurs s’intéressent aux liens entre les deux agents de mannequins, qui remontent aux années 1970-1980.
  • Ils ont également collaboré en 2006, quand Jean-Luc Brunel a ouvert une agence avec des fonds de Jeffrey Epstein, puis signé un partenariat avec Elite Paris, dirigé par Gérald Marie.

A ce stade, ces deux affaires qui secouent le monde de la mode ne sont pas liées. Mis en examen pour deux viols sur mineure de plus de 15 ans, l’agent de mannequins Jean-Luc Brunel se trouve en détention provisoire depuis décembre. Ancien patron Europe de l’agence Elite, Gérald Marie est quant à lui visé par une enquête pour « viols » et « agressions sexuelles », et une demi-douzaine d’ex-top models sont venues témoigner, début septembre, devant la brigade des mineurs, à Paris.

Selon nos informations, les enquêteurs français s’intéressent aux liens entre Jean-Luc Brunel et Gérald Marie et aux similarités entre les faits dénoncés – qui sont contestés par les deux hommes. Officiellement concurrents féroces dans les années 1980, ils se connaissaient et fréquentaient les mêmes endroits. Jusqu’à s’allier en 2006, quand Jean-Luc Brunel a lancé aux Etats-Unis l’agence E Management avec des fonds de Jeffrey Epstein, puis signé un partenariat avec Elite Paris, dirigé à l’époque par Gérald Marie.

Concurrence amicale

La relation entre les deux « scouts » remonte à la fin des années 1970. Selon une enquête de Technikart, Jean-Luc Brunel fait ses gammes dans l’agence Girls de Claude François, puis claque la porte de Paris Planning à l’arrivée de Gérald Marie. Après une parenthèse à Ibiza, où il ouvre un bar, Brunel reprend Karin Model. Il fait notamment décoller les carrières de Monica Bellucci et d’Estelle Lefébure. Gérald Marie, lui, rejoint son ancien ennemi John Casablancas pour prendre la tête d’Elite Europe. Il participe à la révolution des « supermodels » et en épouse d’ailleurs une : Linda Evangelista.

Les deux agents passent leurs nuits aux Bains douches, entourés de jeunes mannequins – certaines n’ont que 15 ou 16 ans. Le champagne coule à flots, la cocaïne n’est jamais loin. « Ils étaient là presque tous les soirs. Ils avaient chacun une table mais ça se mélangeait beaucoup. Mon impression, c’est qu’ils étaient plutôt copains », se souvient Claude Challe, l’ancien patron du temple des nuits parisiennes. « On se voyait tous aux Bains, et on faisait tous comme si nous étions des potes. Cela en restait là. La concurrence prenait largement le dessus sur ces faux-semblants », tempère un ancien collègue de Gérald Marie. Jean-Luc Brunel organise régulièrement des afters dans son appartement avenue Hoche. Une ancienne employée de Karin, présente à plusieurs soirées, se souvient y avoir croisé le tout Hollywood, notamment Roman Polanski, Jack Nicholson, Robert De Niro et Michael Douglas.

La chute

Dès 1988, Jean-Luc Brunel est accusé de viol dans un reportage de la chaîne américaine CBS. Il quitte la France et part aux Etats-Unis, où il rencontre Jeffrey Epstein, qui rêve d’ouvrir sa propre agence, comme les playboys John Casablancas et Donald Trump. Gérald Marie, lui, est au cœur d’une enquête undercover de la BBC, en 1999, qui accuse les dirigeants d’Elite de livrer des jeunes filles à des promoteurs de clubs et à leurs riches amis. Gérald Marie vacille, mais Elite attaque la BBC en justice, dénonçant un montage à charge. Un accord à l’amiable est conclu et la chaîne britannique reconnaît que son enquête « n’a pas révélé d’exploitation sexuelle des jeunes mannequins ».

L’agence n’en sort pas indemne. Une condamnation pour entente sur les prix la met à genoux. Elite SA dépose le bilan en 2004, et la branche new-yorkaise est vendue aux enchères. Le New York Post affirme à l’époque qu’un riche financier se trouve sur les rangs : Jeffrey Epstein. Contacté par 20 Minutes, un ancien dirigeant confirme avoir reçu un coup de téléphone d’Epstein, qui voulait avoir des précisions sur le prix. Mais il n’a, selon lui, jamais fait d’offre officielle. C’est finalement le développeur immobilier de Floride Eddy Trump – pas de lien avec Donald – qui remporte la mise pour 8 millions de dollars. Elite Paris et Gérald Marie se retrouvent sans présence aux Etats-Unis.

« E = MC2 »

Dans des documents judiciaires américains que 20 Minutes a pu consulter, Jean-Luc Brunel affirme avoir « reçu, en 2006, une ligne de crédit de Jeffrey Epstein (…) puis fait un investissement d’un million de dollars avec Elite Paris pour créer une entreprise ». Son nom : E Management. Selon nos informations, la structure était située dans les bureaux new-yorkais de l’autre agence de Brunel, MC2 (anciennement Karin Model USA). L’équation « E = MC2 » constituait, selon des rumeurs rapportées à l’époque par PageSix, une référence pas vraiment subtile aux initiales d’Epstein, qui fut à ses débuts prof de physique dans un prestigieux lycée privé.

Contactée par 20 Minutes, l’avocate de Gérald Marie, Céline Bekerman, dénonce des déclarations « fantaisistes » de Jean-Luc Brunel. « Elite Paris n’a jamais eu la moindre participation financière dans la société E Management et n’a jamais entretenu aucun lien, de près ou de loin, avec M. Jeffrey Epstein », certifie-t-elle. A l’époque, les agences fonctionnaient souvent en réseau des deux côtés de l’Atlantique, avec des partenariats pour envoyer des mannequins de l’une à l’autre, tout en conservant leur indépendance financière.

Jean-Luc Brunel a porté plainte contre Jeffrey Epstein en 2015 aux Etats-Unis.
Jean-Luc Brunel a porté plainte contre Jeffrey Epstein en 2015 aux Etats-Unis. - JUSTICE

Le site Internet e-managementny.com n’existe plus aujourd’hui. Mais dans une archive d’octobre 2006, l’agence listait un roaster de 25 mannequins, la plupart signée chez Karin ou Elite. Une Française, représentée à l’époque par Elite Paris en Europe, confirme à 20 Minutes avoir brièvement signé chez E Management aux Etats-Unis. Elle tient à souligner n’avoir « jamais eu aucun problème avec Gérald Marie, qui a toujours été très professionnel », ni avec Jean-Luc Brunel.

Quel rôle Jeffrey Epstein a-t-il joué ? Mathias Chichportich et Marianne Abgrall, les avocats de Jean-Luc Brunel, assurent à 20 Minutes que la ligne de crédit d’un million de dollars était un prêt, et non un investissement. « Jean-Luc Brunel n’a jamais été associé à Jeffrey Epstein. E Management est une structure qui n’a duré que quelques mois pour collaborer avec Elite Paris. La ligne de crédit a été remboursée », insistent-ils, sans en apporter la preuve.

Un ancien collaborateur de Jean-Luc Brunel livre une version différente : « Jean-Luc m’a parlé d’un ami millionnaire qui allait investir, et il m’a invité dans une somptueuse résidence à Manhattan. Je me souviens avoir été mal à l’aise face à Jeffrey Epstein et à son énergie de vieux séducteur. » C’est d’ailleurs l’avocat d’Epstein, Darren Indyke, qui a enregistré E Management LLC auprès de l’administration new-yorkaise. « Le fait qu’elle ait été déposée par l’avocat de Jeffrey Epstein ne fait pas pour autant de ce dernier un associé de la société », répliquent les avocats de Jean-Luc Brunel.

La société E Management New York LLC a été déposée par l'avocat de Jeffrey Epstein, Darren InDyke, le 2 mai 2006.
La société E Management New York LLC a été déposée par l'avocat de Jeffrey Epstein, Darren InDyke, le 2 mai 2006. - NYS Department of State

Ce qui est certain, c’est que E Management a presque immédiatement fermé ses portes après l’arrestation de Jeffrey Epstein par la police de Palm Beach, en juillet 2006. Dix ans plus tard, dans sa plainte contre le pédocriminel américain, qu’il accuse de lui avoir fait perdre « des millions » de dollars, Jean-Luc Brunel citait notamment ce partenariat avorté comme exemple de manque à gagner : « Elite n’envoyait pas de mannequins, par peur d’être connecté à Epstein. »

Pendant une quinzaine d’années, les deux agents français ont continué leur activité, chacun de leur côté, sans être inquiétés. Mais après l’explosion du mouvement #MeToo à Hollywood, la parole s’est libérée dans le milieu de la mode après l’arrestation, puis le suicide, de Jeffrey Epstein en août 2019. La semaine dernière, une dizaine de mannequins qui accusent Gérald Marie et Jean-Luc Brunel ont demandé l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs lors d’une conférence organisée au Sénat. Nathalie Goulet, la sénatrice de l’Orne, a plaidé pour une « révision des délais de prescription et l’obligation d’un code de bonnes conduites pour les agents ». Pour, au moins, protéger les générations futures.