Inceste : A la cellule d’écoute, l’attente de « toute une vie » pour les victimes de violences sexuelles

REPORTAGE Pour la première fois, une ligne rattachée à une instance officielle permet de recueillir la parole des victimes d’inceste

Hélène Sergent
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En 2020, l'émergence du mot-clé #Metooinceste après la publication du livre de Camille Kouchner a participé à lever le tabou sur l'inceste.
En 2020, l'émergence du mot-clé #Metooinceste après la publication du livre de Camille Kouchner a participé à lever le tabou sur l'inceste. — Pascal POCHARD-CASABIANCA / AFP
  • Lancée officiellement en mars dernier, la Commission indépendante sur l’inceste (Ciivise) propose, depuis ce mardi, une ligne téléphonique pour recueillir les témoignages des victimes de violences sexuelles intrafamiliales.
  • Ces témoignages, qui peuvent se faire de façon anonyme depuis la métropole et les départements d’outre-mer, doivent permettre de mesurer l’ampleur de ce phénomène et nourrir la politique publique de la France en matière de protection de l’enfance.
  • Parmi les équipes mobilisées, douze écoutantes du Collectif féministe contre le viol (CFCV) ont été formées pour répondre aux appels des victimes qui souhaitent témoigner.

Trois heures après le lancement de la ligne téléphonique, Aurélie, écoutante de 34 ans, a déjà pris cinq appels. Quatre femmes et un homme, tous victimes de violences sexuelles lorsqu’ils étaient enfants. « Il s’agit principalement de faits survenus dans la sphère familiale. L’agresseur était un oncle, un frère, un cousin », explique la jeune femme formée spécialement par le Collectif féministe contre le viol (CFCV).

C’est dans les locaux de cette association que se sont rendus, ce mardi, le secrétaire d’Etat chargé de la protection de l’Enfance, Adrien Taquet et les deux présidents de la toute nouvelle Commission indépendante sur l’inceste (Ciivise). Née dans le sillage de l’onde de choc provoquée par la publication du livre de Camille Kouchner, La Familia Grande, cette instance vient de lancer un chantier d’ampleur. Depuis ce mardi matin, toutes les victimes de violences sexuelles intrafamiliales peuvent témoigner sur deux lignes téléphoniques dédiées*.

Une société « moins sourde et aveugle »

« La Commission n’a pas vocation à se substituer aux services de protection de l’enfance et à l’autorité judiciaire », prévient le magistrat Edouard Durand qui copréside la commission. Mais l’objectif de cette nouvelle plateforme téléphonique reste « fondamental », appuie le secrétaire d’Etat Adrien Taquet : « Cette ligne vise à recueillir la parole des victimes pour pouvoir les réorienter vers un parcours de soins et mieux comprendre ce qui est à l’œuvre quand un enfant est victime de violences sexuelles intrafamiliales. » Plateforme d’écoute avant tout, cette ligne pourrait toutefois être amenée à faire des signalements à la justice si nécessaire. «  Le garde des Sceaux a sensibilisé l’ensemble des parquets à la forte probabilité qu’un certain nombre de dossiers soient transmis », a fait savoir Adrien Taquet.

A quelques milliers de kilomètres de là, les équipes de l’association martiniquaise SOS Kriz sont, elles aussi, sur le pont. Ce sont elles qui se seront chargées de recueillir la parole des victimes d’inceste dans les départements d’outre-mer. À Paris, douze écoutantes sont pour leur part joignables gratuitement de 10h à 19h. Et l’appel peut se faire de façon anonyme.

« Les témoignages interviennent longtemps après les faits. Ce matin, la personne la plus jeune avec qui j’ai échangé avait cinquante ans. Et certaines ne veulent pas que leur entourage soit mis au courant », explique Aurélie. Mais l’enjeu de cet appel à témoignages national est double : « On espère que ces récits permettront de montrer à quel point ces violences sexuelles à l’encontre des enfants sont massives pour faire en sorte que la société soit moins aveugle et sourde qu’elle ne l’était jusqu’à maintenant », ajoute Nathalie Mathieu, la coprésidente de la commission.

Attente immense

Et l’attente semble immense pour certaines victimes, indique Aurélie : « Une femme m’a dit qu’elle avait attendu cet appel à témoignages toute sa vie. » Selon le magistrat Edouard Durand, « en quelques heures, déjà, des centaines d’appels et de courriers électroniques ont été envoyés à la commission » ce mardi matin.

Contactée par 20 Minutes, la psychologue Linda Tromeleue, membre de la Ciivise, explique : « Le fait que cet appel soit lancé par une instance publique offre une expression favorisant la sortie du silence. Les enseignements à partir de leur parole permettront le déploiement d’une politique publique contribuant à améliorer la protection des enfants. Les victimes – pour celles qui en ont besoin – pourront avoir le sentiment d’agir. »

« Faire quelque chose de cette parole »

Parmi les professionnels présents ce mardi, tous posent toutefois le même constat : L’écoute, seule, ne suffit pas. Emmanuelle Piet, la présidente du Collectif féministe contre le viol rappelle que son association gère depuis 34 ans une ligne téléphonique pour les femmes victimes de violences sexuelles. « En 1987, déjà, près de la moitié des appels que nous recevions concernaient des viols commis dans l’enfance », rappelle la militante. « Depuis trente ans, nous recevons des victimes d’inceste et il est flagrant de constater que ces jeunes femmes ont toujours tenté de s’exprimer d’une manière ou d’une autre. Les enfants ou les adolescents s’expriment, mais on n’est pas capable de les entendre », abonde Nathalie Mathieu, également directrice générale de l’association Docteurs Bru.

Sur Twitter, la danseuse et réalisatrice Andréa Bescond, autrice du film Les Chatouilles, s’est montrée plus critique encore : « L’Etat ne peut pas ENCORE demander aux victimes de témoigner ! Il y a eu plusieurs dizaines de milliers de témoignages depuis le début de la libération de la parole. C’est le temps de l’action désormais. Des budgets ! Des mesures ! » Pour répondre à cette urgence, la Ciivise a mis sur son site un questionnaire à disposition des victimes. « Une fois les réponses analysées, cela va nous permettre de donner à la société une vision claire des mécanismes à l’œuvre, de repérer ce qui a fonctionné dans la réponse des institutions (…) et ce qui a dysfonctionné pour pouvoir réparer ces failles », assure Edouard Durand.

À partir du 20 octobre, les membres de la commission iront en outre dans le pays à la rencontre des victimes et du public, en consultant des professionnels, juges, médecins, services sociaux, forces de l’ordre, institutions, à la recherche de « bonnes pratiques ». Mais Emmanuelle Piet prévient : « Il va falloir faire quelque chose de cette parole. Les entendre, les croire, c’est une bataille importante pour nous, mais l’étape d’après sera décisive. »

*La ligne 0805 802 804 est ouverte entre 10h et 19h depuis la métropole. Un autre numéro, 0800 100 811, est adapté aux horaires de l’Outre-Mer.