« Il y a une nouvelle génération qui prend le temps de s’éduquer à la sexualité », assure Charline Vermont

« 20 MINUTES » AVEC... Après avoir lancé le compte Instagram Orgasme et moi en 2019, Charline Vermont a sorti mi-septembre son premier livre d’éducation à la sexualité et vient de collaborer avec Netflix à l’occasion de la sortie de la saison 3 de « Sex Education »

Propos recueillis par Marion Pignot
— 
Charline Vermont, le visage derrière le compte Instagram aux plus de 500.000 abonnés « Orgasme et moi ».
Charline Vermont, le visage derrière le compte Instagram aux plus de 500.000 abonnés « Orgasme et moi ». — Albin Michel
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un sujet de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Charline Vermont a créé le compte Instagram Orgasme et moi en 2019 qui rassemble aujourd’hui plus de 500.000 abonnées. Elle a depuis changé de vie pour se consacrer à sa « commu » et à l’éducation à la santé sexuelle.
  • L’instagrameuse a sorti, ce mois-ci, Corps, amour et sexualité, 100 questions que vos enfants vont vous poser (Ed. Albin Michel). Devenue praticienne en sexothérapie, Charline Vermont a également collaboré avec Netflix à l’occasion de la sortie de la saison 3 de Sex Education. Au programme des meet-ups pour « lever les tabous » dans 31 villes de France, de Suisse et de Belgique.

Elle est arrivée « en speed », téléphone à la main et sourire aux lèvres. Et elle a parlé deux heures, s’arrêtant juste pour éclater de rire. En 2019, Charline Vermont a quitté son job de « manageuse dans une boîte très très sérieuse » pour lancer  le compte Orgasme et moi sur Instagram. Depuis celle qui a un diplôme de statisticienne et d’économiste passe plus de 100 heures par semaine à « éduquer à la sexualité » sa « commu » de plus de 500.000 abonnés. Ce mois-ci, Charline Vermont a sorti un livre [Corps, amour et sexualité, Ed. Albin Michel] et a collaboré avec Netflix à l’occasion de la sortie de la saison 3 de Sex Education. Entretien avec un monstre de boulot qui se voit comme une « geekette qui permet à la parole de se libérer dans un cadre safe et surtout drôle ».

Selon un sondage de « 20 Minutes » auprès de sa communauté #MoiJeune, 90 % des jeunes ont conscience de l’importance du consentement. C’est une bonne nouvelle pour vous qui avez fait du consentement votre grande cause 2021 ?

C’est génial. Pour une partie de la génération des 30 ans, 35 et plus, ce n’est pas la priorité. Ils ou elles pensent encore que demander le consentement, ça casse l’ambiance. Mais on voit clairement aujourd’hui qu’il y a une nouvelle génération qui prend le temps de s’éduquer. Il y a une vraie charge mentale d’éducation à la sexualité. On s’éduque bien au zéro déchet, alors on peut s’éduquer au consentement et pour cela on se sort les doigts du c** et prend le temps de lire des contenus éducatifs.

Comme votre livre…

Tout à fait (rires). J’ai écrit ce livre parce qu’il n’existait pas d’ouvrage transgénérationnel sur la sexualité. Il n’y avait, selon moi, que des livres qui s’adressaient aux parents et tous étaient anxiogènes. Un peu comme lors des lectures du soir avec mes trois enfants, je voulais que ce livre permette de créer un espace « safe » pour lancer des discussions saines autour de la sexualité. Je voulais que les enfants sachent qu’ils ou elles pouvaient poser leurs questions librement, sans peur du jugement. Il fallait qu’ils ou elles puissent venir nous les poser à nous, adultes de référence, plutôt que d’aller les poser ailleurs.

A Google, par exemple ?

Aujourd’hui, quand les enfants se posent une question et qu’ils n’ont pas la réponse ou sentent que l’adulte n’est pas à l’aise, ils ou elles vont aller chercher des réponses auprès de leurs camarades de classe qui ont parfois des représentations fleuries ou erronées. Ils ou elles vont également taper « sexe » dans les barres de recherches. Et là, c’est cata. Ils tombent sur des plateformes de porno bien loin de véhiculer l’idée d’une sexualité bienveillante. En France, l’âge médian auquel les enfants ont déjà vu du porno, c’est 12 ans. Donc, vous pouvez décider que la première fois que votre enfant sera confronté à une forme de sexualité, ce sera via le porno ou alors vous pouvez décider de lui donner un cadre et les mots pour que le jour où il sera exposé à ce genre d’images, il saura que ce n’est pas la vraie sexualité.

Le 8 octobre, le tribunal judiciaire de Paris décidera justement du blocage ou non des sites pornos (PornHub, xHamster, YouPorn, etc.) trop facilement accessibles aux mineurs…

J’ai des personnes dans mon entourage qui sont acteurices, réalisateurices ou pornographes et j’ai un regard sur cette industrie qui est un peu plus subtile que le « porno, c’est mal ». Le support pornographique est un support d’excitation, un support masturbatoire. A aucun moment, le porno mainstream en accès gratuit ne peut servir de support éducatif. Le problème, c’est que les plus jeunes s’en servent de cette façon en l’absence d’alternatives crédibles répondant à leurs questionnements. La question des dangers du porno est en réalité une vraie invitation à nous, adultes, de repenser l’éducation à la sexualité telle qu’elle est mise en œuvre dans les cours en milieu scolaire depuis trente ans. L’approche par les risques est certes nécessaire, mais en aucun cas suffisante.

Alors comment faire évoluer l’éducation à la sexualité ? Faut-il créer de nouvelles normes ?

La sexualité est une matière vivante. Il ne faut rien imposer ou à nouveau normaliser, mais il faut déconstruire, réinventer. On vit une époque où il est possible d’offrir facilement et gratuitement une alternative crédible aux sites pornos pour éviter les générations formées à Youporn et, donc, hétérocentrées sur le plaisir des propriétaires de pénis. Par exemple, on pourrait croire que le pourcentage de femmes qui atteignent l’orgasme est plus élevé qu’il y a quinze ans, eh bien non. Des études finlandaises montrent que les pratiques sont plus homogénéisées, calquées sur le pilonnage modélisé par le porno alors que seules 6 % des personnes à clitoris atteignent l’orgasme par pénétration ou stimulation vaginale. Il faut absolument sortir de ce schéma-là et redevenir créatifs. Heureusement, on ne finit jamais d’apprendre.

La question des dangers du porno est en réalité une vraie invitation à nous, adultes, de repenser l’éducation à la sexualité telle qu’elle est mise en œuvre dans les cours en milieu scolaire depuis trente ans. »

Vous semblez optimiste sur la question..

Totalement. Depuis 2010, il y a eu autant d’études médicales sur la santé sexuelle que pendant les cinquante années précédentes. Jusqu’ici le plaisir des femmes et des personnes à vulve est complètement passé après celui des hommes. Le Viagra est même arrivé sur le marché avant l’anatomie du clitoris ! Il y a plein de choses qui se jouent maintenant et particulièrement depuis le mouvement #Metoo. On libère enfin la parole sur les violences sexuelles systémiques et on travaille à leur prévention. Et on n’est pas prêt pour la génération qui arrive. Par exemple, la conscience qu’ont les enfants de la différence entre sexe et genre est exceptionnelle.

Peut-être parce qu’ils ont grandi avec #Metoo, Orgasme et moi et Euphoria…

C’est beaucoup plus difficile de déconstruire un schéma quand on a 30 ou 40 ans que de grandir en ayant déjà des représentations qui sont enfin diverses et inclusives. Cette génération a accès à Euphoria ou Sense 8. C’est magique.

Et à « Sex Education »…

On est quelques dizaines de personnes en France à tenir des comptes d’éducation à la sexualité. Des pauvres bougres qui font bénévolement un boulot monstre de santé publique, car éduquer à la sexualité c’est moins de grossesses non désirées, moins d’IST ou de MST et moins d’agressions sexuelles. Je reçois près de 800 messages par jour auxquels je réponds à 90 %. Au bas mot, j’y passe 100 heures par semaine. Et là, je vois arriver un espèce de bulldozer américain et capitaliste qui s’appelle Netflix et qui met à disposition un contenu qui parle de vaginisme, de transidentité, de coming-out. Je suis ravie de bosser avec une entreprise qui fait le travail que l’on serait en droit d’attendre de nos institutions.

La sexualité est politique parce qu’elle bouscule l’ordre établi : sexiste et patriarcal. »

Votre discours a-t-il changé depuis 2019 et la création de votre compte ?

Je me suis surtout formée. Je suis aujourd’hui praticienne en sexothérapie et j’ai aussi une casquette d’éducatrice en santé sexuelle. Pour mon livre, je me suis entourée d’un collège d’experts (médecin, gynécologue, thérapeute du genre, etc.) pour inclure et représenter tous les parents et les enfants. Aujourd’hui, sans mentir, je pense que je suis l’une des personnes qui a lu, et lit encore, le plus d’études sur la santé sexuelle en France. Je peux former des professionnels et leur expliquer comment parler de dyspareunie ou d'anorgasmie. Aujourd’hui, je me sens passeuse de science.

Concrètement, vous avez changé le sens du hashtag sous lequel se rassemble votre communauté. #MMM est passé de « Meufs et mecs merveilleux » à « Mixed marvelous minds »…

S’il est un sujet sur lequel j’ai beaucoup évolué, c’est bien l’inclusion. Ce #MMM n’était pas du tout inclusif. J’en ai changé la signification après avoir déconstruit mon monde qui était très cisnormé. Vous voyez, on s’éduque en permanence.

Mais quand on n’est pas #MMM et qu’on ne suit pas votre compte, on est quoi ? On n’est pas bienveillants ?

Ah, bonne question… J’ai envie de croire qu’on est tous un peu des #MMM en devenir.

Sur les sites de rencontres certains indiquent #MMM. Qui leur a donné la certification « Orgasme et moi » ?

Ça m’a tellement révoltée quand j’ai pris connaissance de ça. Beaucoup de choses créées par les mouvements de déconstruction sont recupérées par des mecs « cis het’ ». Ce hashtag qui veut dire « je suis abonné à un compte et je suis en apprentissage » est récupéré par des gars qui se proclament #MMM en mode « le cul sans prise de tête ». Ils n’ont honte de rien alors que ce hashtag est censé rassembler des « bisounours du cul » utopistes (rires) qui ont quand même passé dix-huit mois sans sortir. Mon compte, nos lives, nos contenus étaient un vrai moyen de faire tenir les abonnés, de les soutenir pendant les confinements. On a créé nos « private jokes », nos rendez-vous du dimanche soir et on s’éduque encore dans le partage et la bienveillance.

Il y a donc dans votre « commu » des personnes loin d’être des « bisounours du cul » ?

Oui, je reçois quasiment tous les jours des messages, envoyés le plus souvent par des hommes, qui comprennent qu’ils ont mal agi. Ils m’expliquent que grâce à Orgasme et moi ils ont compris qu’ils avaient été, dans le meilleur des cas, égoïstes au pieu ou, dans le pire des cas, qu’ils avaient eu des réactions violentes et détruit le consentement. Au début, je me suis demandé si je n’avais pas envie que ma « commu » soit pure de toutes personnes qui ont fait des erreurs dans leur vie. Puis, je me suis dit « tu es complètement con, le plus important c’est ce pari éducatif ». Dans ce cas, il faut que toutes ces personnes aient accès à mon contenu. Aujourd’hui, j’accuse réception et on avance.

La Californie veut rendre illégal le retrait du préservatif sans consentement (le stealthing) alors que le Texas légifère sur l’avortement. La sexualité, c’est de la politique ?

L’intime est politique et c’est très embarrassant pour moi parce je me tiens loin du pouvoir que j’associe à des choses peu éthiques. J’ai dernièrement reçu un message dénonçant un stealthing… Et concernant ces actes, en France, il y a tout à faire. Ne serait-ce que parce que la notion de consentement n’intervient pas dans la définition du viol, ni dans celle de l’agression sexuelle. La sexualité est politique parce qu’elle bouscule l’ordre établi : sexiste et patriarcal. Et puis, il faut aussi voir qui légifère sur l’avortement, la PMA, sur le corps des femmes… Je serais curieuse de voir les réactions si plusieurs centaines de femmes légiféraient sur la castration chimique ou la contraception masculine.